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Et si l’événement médiatique de la rentrée était un faux événement ? Passés les remous cannois, l’enthousiasme du public et de la presse, la Palme et le Prix d’interprétation féminine décernée à la mascotte islandaise branchée du moment, qu’en est-il vraiment de Dancer in the dark ? Tous ceux qui ont suivi avec intérêt la carrière de Lars von Trier, depuis The Element of crime, sont en droit d’attendre beaucoup d’un film annoncé comme son œuvre la plus ambitieuse, celle, en tout cas, la plus susceptible aujourd’hui de trouver une large audience.

Adepte invétéré de l’expérimentation narrative et formelle, l’initiateur de la fameuse charte Dogme s’essaye ici à un mélange de genres et de supports techniques qui perpétue une démarche esthétique qui s’était épanouie de façon éblouissante et jusqu’à l’accomplissement avec ses deux précédentes réalisations, Breaking the waves et Les Idiots. Ici, donc, le cinéaste se pique de livrer une comédie musicale, pari risqué lorsque l’on sait à quel point le genre est tombé en défaveur auprès du public et surtout des producteurs. Les succès récents de Lars von Trier, sa renommée internationale et, sans aucun doute, l’obtention des accords conjoints de Björk et de Catherine Deneuve auront néanmoins eu raison des réticences potentielles des investisseurs. Impossible toutefois de concevoir le sombre auteur d’Europa en train de fignoler une préciosité hollywoodienne débordante de bons sentiments et d’optimisme ; on le sait, depuis Breaking the waves, converti au catholicisme et surtout préoccupé par la question du sacrifice : Dancer in the dark ne pouvait contredire ce cheminement. En toute logique, la comédie musicale se mâtine de mélodrame.

Les deux genres sont fondamentalement américains, et c’est aux Etats-Unis, choisi comme contrée d’élection par l’héroïne justement parce que désignée comme terre de rêve par le cinéma qu’elle consommait à l’Est, que se déroule le récit du film. Ce cinéma, Lars von Trier le connaît bien et ne se prive pas de le citer abondamment : dans un premier temps, par sa thématique, qui emprunte à Victoire sur la nuit (Edmund Goulding) aussi bien qu’à l’univers sirkien (en particulier Le Secret magnifique) mais plus directement aussi par le biais de références visuelles (Busby Berkeley) et musicales (La Mélodie du bonheur). Bien sûr, la cinéphilie de Lars von Trier, qu’elle s’exerce vis-à-vis de Hollywood ou d’ailleurs (la présence de Catherine Deneuve au générique fait le lien avec les drames chantés de Jacques Demy), ne l’empêche nullement de rester sur son propre terrain. Au sens premier, puisque la majeure partie du film a été tournée en Suède et au Danemark, ainsi qu’au figuré, dans la mesure où il déclare lui-même avoir alterné les scènes chorégraphiées avec d’autres « quasi documentaires » (entendez, fidèles à la technique employée depuis Breaking the waves : la caméra à l’épaule).

En ce qui concerne les passages du chanté au parlé, il a opté pour une transition stylistique en passant de la vidéo numérique, pour les séquences oniriques, au 35 mm pour les moments dramatiques. La formule appliquée est cohérente mais trop systématique et un rien simplette. D’autant que, compte tenu de la personnalité du réalisateur, le spectateur était en droit d’attendre plus de son incursion dans la comédie musicale : les numéros sont pauvres, les compositions de Björk semblent avoir été déjà entendues mille fois, les lyrics font dans le bêta et la chorégraphie est d’une indigence étonnante. Pourquoi utiliser cent caméras pour défragmenter des mouvements aussi grossiers et filmer des ballets de cette laideur ? La performance technique ne se justifie pas que par un accès de mégalomanie et, au bout du compte, ne fait que souligner le manque de tenue de toutes les parties dansées.

Pour le reste, Lars von Trier s’aventure en zone plus familière au point de livrer une sorte de décalque dramatique de Breaking the waves. Et là encore, le bât blesse. Principalement parce que rien de nouveau n’est énoncé : le chemin de croix de Selma diffère à peine de celui de Bess, le metteur en scène exacerbe les sentiments, en rajoute dans le pathos et, ce qui est bien plus criminel, pratique avec complaisance, un chantage à l’émotion, une prise en otage du spectateur des plus déplaisants. En définitive, Dancer in the dark n’apporte rien à l’édifice von Trier si ce n’est une touche de vulgarité et de laideur. S’agit-il là d’une erreur de parcours ou de l’expression concrète des limites du réalisateur qui aurait atteint un point de non-retour créatif ? Seuls ses prochains films seront en mesure de répondre. Quoi qu’il en soit, il convient, par clémence, d’oublier celui-ci au plus vite.