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5
sur 5

A l’exception de Chien enragé (1949), ces « polars » d’Akira Kurosawa, admirablement bien restaurés pour cette édition DVD, sont peu connus. Estampillés « films noirs » par l’éditeur, cette étiquette un peu restrictive s’avère au fond ambiguë, tant ces trois films s’intègrent parfaitement à l’univers formel et thématique du cinéaste. Au fil de ses films, Akira Kurosawa ne cesse de se demander comment bâtir un nouvel humanisme sur les ruines d’un monde bouleversé, précaire et incertain, on l’a souvent dit. A commencer par le jeune inspecteur de Chien enragé : « Le monde est pourri, je suis d’accord. Pas la peine de le pourrir plus ». Derrière l’élément criminel, on trouve dans ces trois films un dilemme moral, dont le personnage principal (Toshiro Mifune) est le protagoniste et le témoin, sur fond d’environnement hostile. Jeune inspecteur inexpérimenté dans Chien enragé, Mifune est hanté par le gangster qu’il traque -il lui ressemble et comprend sa rage-, tandis qu’il tente de réfréner son amour pour sa femme, épousée par intérêt au départ, pour assouvir une vengeance contre son escroc de beau-père dans Les Salauds dorment en paix (1960). Sous les traits d’un chef d’entreprise mature et résolu, dans Entre le ciel et l’enfer (1963 -tout un programme !, il se voit contraint de payer une rançon suite au rapt du fils de son chauffeur, enlevé par erreur à la place de son propre fils, et d’affronter un condamné à mort lors d’un terrible face à face.

Inutile de préciser que la tension est omniprésente dans ces films, perceptible derrière chaque plan (composition ultra précise, montage expressif et dynamique). De plus, les mouvements de caméra sont souvent source de revirement de point de vue et, même dans les scènes les plus calmes, en apparence, le sentiment d’instabilité demeure. La vision peut devenir quasi expressionniste, lorsqu’il s’agit de filmer des drogués en manque, aux allures de zombies, agglutinés devant des taudis (Entre le ciel et l’enfer), et ultra réaliste jusqu’au cauchemardesque, dans le prélude au Tokyo haletant et caniculaire de Chien enragé (gros plan sur une tête de chien suffocant). La description des méthodes d’investigation de la police, présente dans ces deux films, sert de prétexte pour s’interroger sur les causes de la délinquance, en basculant vite vers le documentaire social, âpre et incisif. Avec son personnage de jeune policier en quête de son instrument de travail (une arme au lieu d’un vélo) dérobé dans un bus, Chien enragé dramatise à l’extrême l’argument du Voleur de bicyclette qui plongeait aussi dans les bas fonds d’une société en pleine décrépitude, celle de l’ »après-guerre » (expression dite en français dans la version japonaise).

Cet arrière-plan historique chargé ressurgit brutalement lors d’une scène clé des Salauds dorment en paix, qui se déroule dans les couloirs souterrains d’une ancienne usine de munitions, pleine de boue et de décombres, au moment où le Japon était entré dans sa période de boom économique. Ce film est un mélodrame criminel pénétrant, avec des scènes de nuit oppressantes, des fonctionnaires associés à des escrocs intouchables placés dans les hautes sphères de l’Etat. C’est le versant « noir » de Vivre, tourné huit ans avant, où un vieux fonctionnaire atteint d’une maladie incurable, se démenait pour rénover un quartier misérable. Trois films à redécouvrir, l’indispensable Chien enragé en tête.