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3
sur 5

Claude François dit Cloclo, né en Egypte, devenu icône à fifilles et mémés à la seule force du brushing, mort d’une douche à 39 ans. Ce destin, qui n’est pas le pan le plus glorieux du mythe national, rejoint enfin le caveau de cinéma où l’attendaient Piaf, Coluche, Gainsbourg. C’est un roman français, une page d’histoire arrachée à Paris Match, une odyssée de garçon coiffeur dans la France des Carpentier et de Michel Drucker. Et, en cela, un document de premier ordre sur cette aberration, qui devait survivre à la douche fatale de Cloclo : le star-system français, la piste aux étoiles que la France de De Gaulle s’enhardit d’arpenter, les pieds crottés, sur les traces d’Elvis ou Sinatra. Là-dessus, il faut reconnaître d’emblée un mérite au film de Siri, qui ne cherche pas plus à forcer le trait du folklore plouc (façon Podium), qu’à le repeindre aux couleurs des rêves d’Amérique que Claude François lui-même, et le film insiste beaucoup là-dessus, ne faisait au fond qu’à moitié, conscient malgré les vivas de la foule de ne transpirer que pour l’artisanat local, soucieux seulement d’en être le meilleur produit, le plus beau saucisson du marché.

Cette ambition, le film la prend toujours pour ce qu’elle est, énorme dans son énergie et risible dans ses effets. Ce qui lui permet d’échapper en partie au ridicule habituel du French biopic : pour une fois les époques ne cherchent pas trop à se montrer (elles glissent, moins décoratives que d’habitude, comme une simple toile de fond), justement parce que la reconstitution passe toujours par les yeux de Cloclo, chanteur sociologue qui fit une oeuvre de son talent, génial et pathétique, à renifler l’air du temps. Et quand Cloclo parade en peignoir autour de la piscine qu’il a fait construire sur le modèle de celle d’Elvis, le ridicule est moins celui d’un film qui chercherait, après tant d’autres, à faire rentrer la France dans les murs du Studio 54, que celui, touchant, du personnage, petit chanteur à mémères qui fit presser son premier disque en échange d’une boite de chocolats. Il faut à ce sujet rendre justice à Jérémie Renier, capable du pire, mais ici assez génial dans un registre qu’il tient tout du long, yeux écarquillés, moitié ravi de la crèche moitié lapin pris dans les phares.

Dans l’ensemble, le film est donc plutôt une bonne surprise, relevant le pari lancé par sa bande annonce (elle-même assez réussie) de débusquer du tragique derrière les paillettes d‘Alexandrie Alexandra. Il s’y emploie avec un souci de mise en scène limité mais notable, en suivant sans forcer le fil d’une chronologie tout ce qu’il y a de plus linéaire. L’enjeu de la chronologie est double : remonter des paillettes jusqu’au miroitement des eaux bleus où la future idole se baignait enfant, du côté du Canal de Suez, sous le regard d’un père tyran qu’il n’arriverait jamais à séduire ; aller des paillettes à l’étincelle fatale, au coup de jus qui endeuilla la France. Entre les deux bouts de ce destin, le film ne fait que semblant de suivre la traditionnelle montée en puissance du biopic, pris plutôt dans une sorte de rythme bégayant, pas loin au fond de celui qu’avait choisi Richet pour Mesrine. Le brushing se précise mais tout se répète, c’est la tragédie d’un copiste, Cloclo, copiant les standards américains mais lui-même cerné par les copies, femmes qui se clonent les unes les autres, fils en double, groupies interchangeables, partition toujours rejouée des obsessions jamais guéries. Le moment le plus réussi, de ce point de vue, arrive quand Claude François, sur une scène anglaise, massacre My way avec un accent de touriste et doit rétrograder sur Comme d’habitude, impuissant à copier la copie de Sinatra, condamné à se copier lui-même, faute de mieux, brutalement rapatrié en France.

C’est que Siri cherche moins à filmer le déploiement d’un génie (auquel heureusement il ne fait pas semblant de croire), que le labeur toujours recommencé d’une petite entreprise dont l’acharnement serait le pendant d’un tempérament obsessionnel, identifié par le film dans les cadres, stylos, bidules divers que Cloclo s’entête à remettre droit. A cet égard, le coup de jus dans la douche est traité de façon assez maligne. C’est un remake, osé mais cohérent, de Psychose : tandis que Cloclo barbotte sous la douche, le tueur est déjà dans le fond du plan, c’est une applique bancale, et donc d’emblée mortelle, prête à refermer pour de bon le circuit de la névrose. Idée simple et bonne, à l’image d’un film dont, avec un titre et un sujet pareils, on n’attendait pas tant.