Prendre la mesure du temps qui passe : c’est, deux fois, le sujet de Chéri, adaptation par Stephen Frears du roman de Colette. Dans le Paris de la Belle Epoque, Lea de Lonval, courtisane en fin de carrière, entame une liaison sans lendemain avec Chéri, jeune dandy amorphe et velléitaire qu’elle a connu en culottes courtes puisqu’il est le fils d’une ancienne consoeur. Laquelle les a, en fait, jetés dans les bras l’un de l’autre afin de rééduquer le fiston débauché et de le préparer à des noces avantageuses. Six ans passent, l’amourette a duré plus que prévu, puis la mère, qui a trouvé un bon parti pour Chéri, sonne la fin de la récré. Chéri, bon gré mal gré, se voit marier à une riche héritière, et Léa reste sur le carreau. L’assaut cruel du temps qui passe, donc, c’est ce que le film entend pister derrière le masque de contenance de la courtisane périmée. C’est sur ce masque que se clôt le film, les yeux dans les yeux, Frears prenant la place du miroir où s’ausculte Lonval, pour n’y trouver que le refus que l’âge oppose à son désir. Le temps qui a passé : mettons, vingt ans. Vingt ans qui séparent la courtisane de ses grandes heures, vingt ans surtout depuis Les Liaisons dangereuses où Frears, sur un script du même Christopher Hampton, filmait déjà Michelle Pfeiffer.

On sent bien que pour Frears, tout est là, dans le dialogue entre les deux films, dans la réminiscence, à travers le visage vaguement fané de Léa de Lonval, de celui de porcelaine de la Tourvel, donc de la Pfeiffer 80’s. Laquelle d’ailleurs, semble ne devoir plus jouer que ça, depuis dix ans et le beau Apparences qui en faisait son sous-texte : les affres de l’âge d’une ex-icône virginale. Le film tient bon tant que le sujet reste en sourdine, quand Frears ne filme que le ballet des faux-semblants, le manteau des codes demi-mondains et de l’ironie de façade. Sur ce genre de terrain mécanique, distancié, quelque chose de sa mise en scène se déploie toujours assez naturellement, et souvent avec une certaine élégance. C’est une autre affaire quand il s’agit pour lui de prendre son sujet de front, quand, au mitan du film, il ne lui reste plus que Lonval à filmer et que précisément, le masque est censé se fissurer, qu’il faut mettre en scène des affects. Irrémédiablement empoté, Frears ne décroche pas du chromo, reste planté devant son sujet dont il ne semble, au fond, pas trop savoir quoi dire. C’est son impuissance, plus que celle de son personnage, qui se donne à lire dans l’ultime plan. De ce visage qui lui fait face, Frears n’a rien de mieux à dire que ça : entre 1989 et 2009, Michelle Pfeiffer a pris vingt ans.

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