Emmanuel Mourret poursuit son petit bonhomme de chemin entamé par Promène-toi donc tout nu au siècle dernier, soit un cinéma français verbeux et discrètement maniéré, volontiers charnel, parfois raté (Laissons Lucie faire) mais toujours droit comme un I. Il y a chez lui une sorte de force tranquille, de sérénité absolue dans la construction, l’enchaînement et le tempo, une croyance totale en ses moyens comme en ses modèles, comme si l’essentiel n’était pas d’aller voir ailleurs et mais de toujours fignoler le même film. Changement d’adresse s’affirme en film quintessenciel : on y lit toute la sérénité du cinéaste, sa fantaisie pince sans rire et son amour effarouché des femmes. Présenté à la quinzaine des réalisateurs de Cannes, le film a eu droit à une standing ovation, rien de plus normal tant Mourret n’a d’autre vocation que celle d’ambassadeur du cinéma français à la mode Nouvelle Vague.

L’intrigue est un marivaudage en règle que ne renierait pas Rohmer. Un prof de cor (Mourret himself, grande asperge osseuse un poil burlesque cerclé de grands yeux confits) s’installe avec Anne (Frédérique Bel, alias Minute blonde sur Canal), son pendant féminin : grande, lunaire, fraîche et pétrie d’érotisme refoulé. Malgré quelques dérapages sensuels, tous deux co-existent en toute amitié et traquent le grand amour chacun de leur côté. Pour elle, c’est un chercheur en linguistique rencontré près d’une photocopieuse qu’on ne verra jamais. Pour lui, une nymphe boudeuse de 18 ans, troublante de mal être et de mystère. Le film s’évertue à construire chaque étape tourmentée de l’inconscient amoureux en intégrant actions et réactions avec une distance jubilatoire. Notamment grâce aux acteurs, à la fois bruts et précis, dans un exercice brillant d’auto-stylisation solitaire, la palme revenant bien sûr à Frédérique Bel pas si contre-emploi que cela et surtout à Dany Brillant en séducteur vulgaire mais sincèrement envoûté.

Le cinéma d’Emmanuel Mourret se dissimule dans cet effacement volontaire vis-à-vis des autres. Des acteurs et du texte, on le répète, mais surtout du sacro-saint modèle rohmerien (voire de Truffaut par quelques séquences-réminiscences), appliqué à la lettre comme le ferait Gus Van Sant d’Hitchcock. Changement d’adresse est un exercice de décantation, à la fois mû par le plaisir de la duplication et de la modernité inconsciente qui s’en dégage. Le fait que Mourret interprète lui-même le rôle principal de ce faux benêt confirme sa sérénité de petit maître souple et affûté. Livré aux images des autres, il parvient l’air de rien à les faire siennes (les emménagements involontaires comme autant de quadrillage de l’espace) et fusionne les répétitions du scénario avec brio : la marche forcée d’Anne finit par payer, un temps comme purs moments récréatifs, un temps comme perspective de séduction pour l’autre femme avant l’ultime accomplissement. Beau travail que ce ressassement évidé de toute lourdeur par la grâce d’une caméra de velours.

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