On avait lâché Michael Moore complètement paumé dans sa fringale créative, voulant à tout prix régler le compte de toutes les institutions de son pays et certainement enivré par tous ses prix : Palme d’Or, Oscar, meilleur ennemi public numéro un du mouvement républicain. C’est que Sicko, son film précédent, avait cristallisé en lui toutes les limites du genre inventé par Moore. Il se faisait alors sauveur d’une nation, inventeur d’une équation en tentant de nous prouver que tous les systèmes de santé au monde étaient meilleurs que celui de son pays. Au passage, il disait n’importe quoi en étant persuadé que sa situation était assise et que toute pilule ou suppositoire étaient absorbables. C’est qu’après le succès historique de Fahrenheit 9/11, on s’était rendu compte qu’il s’était bien carré de notre gueule, le gros.

Outre le fait qu’à cette époque Moore était en train de se déliter, il convient de se demander avant toute chose, et avec son nouveau film, s’il faut bien avoir confiance en lui. Car sa surcharge pondérale, causée par une malbouffe inventée par sa nation, pose cette question essentielle : doit-on faire confiance aux gros ? Surtout depuis que l’on sait que Moore est un type égocentrique et pas moins pire que ceux qu’il dénonce quand il en vient à traiter de ses contrats d’auteur. Il est réputé pour être un marcassin et son goût prononcé pour l’odeur de l’argent pose aussi un problème : pourquoi ne va t-il pas travailler dans un centre d’urgence, anonymement, plutôt que de polluer le grand écran et l’internet avec sa dégaine d’ouvrier tout juste sorti d’un KFC les doigts encore enduits de gras et de sauce mayonnaise ? Le gros est-il une dérive du genre humain et son état nuit-il à sa capacité de jugement ? Certainement, car le gros ne peut être bien dans sa peau de par sa différence, il souffre et tente de le faire payer aux autres par tous les moyens détournés. C’est pour cela qu’il faut regarder Capitalism : a love story comme s’il était projeté en 3D pour y voir et y lire les différentes strates qui le constituent, qui l’enrichissent et l’affaiblissent.

Donc, avec Sicko, Moore partait de très bas et avec ce nouveau chapitre, il lui était difficile de faire pire niveau condescendance. Même Karl Zéro ou la clique à claques de Capa ne pouvaient pas faire pire. Encore que, depuis la désintox de Chabalier, on touche le cul de la bouteille. Tout d’abord ce film est à déconseiller à tous ceux que la silhouette de Moore fait vomir. Il est adipeux, rétrograde depuis qu’il ne veut pas transformer son allure, pensant qu’elle est reconnaissable entre toutes. Là aussi le dodu n’y va pas avec le dos de la cuillère à Nutella, il bouffe l’écran de son imposante stature dégoulinante et nous refait son inénarrable coup d’aller se pointer en bas des immeubles des multinationales pour demander la tête de leurs dirigeants. Son côté John-Paul Lepers américain est agaçant, il bégaie. Surtout, cela ne marche plus car à part rentrer dans le lard de petits vigiles robotisés, son effet de manche amidonné tombe à plat. La niaiserie de Moore et sa propension à nous prendre nous aussi pour des gros cons ne s’arrête pas là : alors qu’il nous dresse un portrait alarmiste de son pays, boulotté par les vautours républicains, il nous sort sa petite boîte à musique quand vient l’espoir porté par l’élection du gentil petit mannequin noir, M. Barack Obama. Tout d’un coup, le gros n’est plus seul, il a un ami, un noir. Il voudrait nous faire avaler que cette association de deux minorités (qui n’en sont pas aux USA) va chambouler l’histoire du pays et du monde. Quand on sait que c’est l’administration Clinton qui avait gentiment matelassé l’arrivée de celle de Bush, on a envie de se bâfrer de hot-dogs plutôt que d’en rire à gorges déployées.

Heureusement Capitalism n’est pas qu’un ramassis d’inepties mises en images par un gros plein de soupe avide de gloire et d’envies de rendre sexys les slips XXXL. Malgré son enveloppe corporelle, Moore laisse parfois entrevoir une âme punkette. En ouverture de son film, des caméras de surveillance montrant des petits braquages foireux, opérés par des noirs, lancent le sujet. Eux vont aller en prison griller sur une chaise ou sont bons pour une injection quand les pontes de l’économie engloutissent des milliards de dollars tout en étant assurés de pouvoir continuer à se faire bécoter le gland l’été d’après sur un yacht financé par les aides de l’Etat. Et Moore ne fait pas que dénoncer, ne se limite pas à constater les dégâts : il montre des échappatoires. Il ne se borne donc pas à faire du journalisme militant de base, débile et faussement impliqué comme nous en sert Canal+ à la louche. La science-fiction a toujours été une grande force américaine et le film nous prouve qu’elle n’est pas éloignée de la réalité de certaines grandes entreprises – Soleil vert n’est pas loin. En outre, Moore se révèle plutôt honnête en conclusion, admettant en avoir marre de se répéter, de faire le clown pour alerter une opinion publique étouffée et mise sous perfusion : on est plutôt d’accord avec lui, bien que ce film, qui aurait d’avantage mérité un traitement télé en mini-série, aura eu la bonne idée de nous montrer ce qui attend la France et ses quinze ans de retard sur cette Amérique qu’elle admire tant.

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