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Jour 7: Ça sent le roussi

Flagada

Les rangs étaient clairsemés à la projection de presse de Rodin. C’est comme si la cohue permanente, les effets de foule asphyxiants et décuplés cette année par la sécurisation maximum du festival, s’étaient dissipés d’un coup, à cinq jours de la clôture. Tout le monde tire un peu la tronche, traine un peu les pieds, le petit peuple des accrédités semble soudain se ficher comme d’une guigne  de ce qui le faisait frétiller d’aise voilà une semaine – son privilège dérisoire d’être là. À cela, une explication évidente: on ne peut pas dire que la sélection, dans l’ensemble, se soit montrée particulièrement secouante jusque-là. En pareil cas, on s’accroche chaque jour au même espoir: ça va se décoincer les jours d’après. Sauf que des jours d’après, il n’en reste plus beaucoup, et que l’espoir commence donc sérieusement à se rétrécir. N’empêche, heureuse surprise: c’est un beau film, le Rodin de Doillon. À la fin un journaliste espagnol s’est levé pour gueuler: « C’est du vieux cinéma ! » Quel con.
JM

Une petite souris

L’histoire de The Day After ne peut qu’évoquer les propres déboires de Hong Sang-soo qui a fait scandale dans son pays en quittant sa femme pour l’actrice de Right now, wrong then, Kim Min-hee. Il devient alors très difficile de regarder le film sans y déceler les traces d’un petit théâtre eustachien procédant par déplacement, puisque l’actrice se retrouve cantonnée à un rôle périphérique d’assistante d’un éditeur qui trompe sa femme avec une fille beaucoup plus jeune. Hong Sang-soo confie à sa compagne le rôle d’une petite souris qui tourne autour de l’intrigue principale sans jamais y trouver sa place. C’est donc moins l’amante qui dérange que ce personnage toujours en trop dans le plan comme dans le film, encombrant par sa seule présence un classique triangle amoureux qui ne peut dès lors plus se dérouler comme il l’avait prévu. La matière autobiographique qu’on devine traitée de manière plus frontale que d’habitude fait de The Day After le film le plus noir et le plus ébréché du cinéaste. C’est sans doute pour cela qu’il évoque autant de cinéastes français : on pense à Eustache mais aussi à Rohmer (Ma Nuit chez Maud) et surtout Garrel dans la façon qu’a le film de se plonger dans un réalisme sentimental désespéré : il est ici moins question de flirt innocent que de conjugalité brisée, d’indécidabilité amoureuse, qui aboutit à une catastrophe coulant sur toutes les scènes. Le constat amusé de la lâcheté masculine laisse ainsi place au dénombrement de ses ravages sur les femmes, subitement détraquées et rendues hystériques par un homme qui ne veut pas choisir. Hasard heureux de la sélection cannoise, le film vient parfaitement dialoguer avec L’Amant d’un jour de Garrel (un personnage féminin qui se glisse dans l’intrigue avant de s’évanouir) confirmant les affinités secrètes mais néanmoins puissantes qui lient les deux cinéastes.
MJ

En cage

Il y avait du monde sur la scène de la salle Miramar au moment de dévoiler le nouveau film de Thierry de Perreti, Une vie violente. Le cinéaste tenait à présenter une large part de son casting en offrant aux premiers spectateurs l’image d’une troupe soudée et cohérente. Et c’est justement l’intérêt de ce film qui suit l’itinéraire d’un jeune nationaliste corse au début des années 2000 : donner le sentiment d’une véritable authenticité de ses personnages, bande de jeunes dérivant entre le petit banditisme et la lutte armée. Nulle trace ici d’accents travaillés en séances de coaching ou de performances al-pacinesques mouillées au pastis corse. Du coup, Une vie violente met suffisamment le pied dans la porte du réel pour poser un regard précis et inédit sur un milieu méconnu et trop souvent caricaturé.  De quoi le regarder jusqu’au bout avec intérêt, malgré l’encéphalogramme plat de sa mise en scène. Le film souffre en effet des appétits de son auteur, rêvant d’une fresque criminelle et politique qui finit calée entre les lignes d’un devis de petit film d’auteur. De Peretti se révèle impuissant à sortir de ce piège en y opposant un point de vue de cinéaste – à moins de considérer que celui-ci puisse consister simplement à faire des plans fixes avec des gens qui parlent dedans. Problème inhérent à ce genre de film mené dans le canton du cinéma français : on veut filmer la bête sauvage, mais on ne voit que la cage.
GO

Une piscine à balles

Après le tour de force Tangerine (une assourdissante engueulade entre transexuelles, shootée au iPhone dans les rues de Los Angeles), Sean Baker était attendu avec une certaine impatience à la Quinzaine des réalisateurs. Son nouveau film, The Florida Project, accompagne les journées mouvementées de Moonee, six ans, qui habite avec sa mère dans un motel de la banlieue pauvre et colorée d’Orlando. Attraction principale de cette chronique à hauteur de bambins, la petite Moonee est une sorte de croisement entre Bart Simpson et Tom Sawyer, moulé dans un corps de chipie. Conscient de tenir là un prodige, Baker enregistre sans modération les quatre-cent coups de sa wild kid, pour qui le monde s’offre comme une cour de récréation constante : libre comme l’air, celle-ci hurle, jure, crache, bouffe pour dix, déboule dans chaque plan comme un toutou dans une piscine à balles. Mais le film vaut aussi pour l’incroyable décor servant d’aire de jeux à sa petite canaille : un motel minable repeint d’un violet de mauvais conte, qui s’intègre dans un paysage urbain déclinant ad nauseum ces petites tranches de féérie dévaluées et dégoulinantes de couleurs, comme si on avait déchiré un sachet de Skittles géant au-dessus du macadam. Baker déplie ces bas-fonds acidulés comme autant de paradis artificiels sans horizon, au milieu desquels les chérubins sont condamnés à s’amuser comme des diables. Les résidences s’appellent « Arabian Nights », « Calypso », « Magic Castle » : tout ça pour illustrer une évidence (l’Amérique est un parc d’attraction), mais surtout pour explorer dans tous ses recoins une belle ambiguïté – que ce mirage d’hédonisme, même bradé, même esquinté par la désolation et les ravages des inégalités, reste un rêve, où la réalité de la survie la plus sinistre (vente à la sauvette, petites arnaques, prostitution) s’évanouit dans une débauche de consommation perpétuelle (les overdoses de bouffes et de fringues). Si Baker se complait un peu dans sa routine et donne la sensation de tirer inutilement sur la corde, le film trouve heureusement un regain de rage dans son dernier élan, à travers une escapade clandestine à Disney World qui offre au récit une ligne de fuite idéale. C’est, depuis le début du festival, l’air de rien, la plus jolie carte postale qu’on ait reçue d’Amérique.
LB