Palmarès, commentaires, bilan, zou :

Palme d’or : Winter sleep, Nuri Bilge Ceylan
On ne peut pas dire qu’un gros frisson nous ait traversé l’échine au moment où le palmarès se concluait sur ce prévisible couronnement. Reconnaissons tout de même que Ceylan, à tous points de vue, n’a pas volé le bidule. D’abord parce qu’il y travaillait assidûment depuis près de quinze ans, avec des films en tous points calibrés pour le propulser à la tête du Syndicat des Granzauteurs. La recette est connue. Ficelez un beau morceau de comédie humaine, nappez de paysages grandioses, ajoutez une pincée d’esprit de sérieux, laissez cuire trois heures. Servir tiède, dans une belle porcelaine. Gageons qu’après deux Grand Prix et un Prix de la mise en scène, Ceylan avait réservé depuis longtemps une place sur sa cheminée pour la récompense suprême. Mais le prix est mérité, aussi, parce que Winter sleep est un bon film, un remarquable travail d’orfèvre, qui ne brille certes pas au firmament de la modernité ou de la sexytude, mais n’en justifie pas moins qu’on le prenne en considération.

Grand prix : Le meraveglie, Alice Rohrwacher
C’était nettement plus inattendu. Si le film n’a pas laissé une grande impression, disons qu’il n’est pas complètement désagréable, sur le principe, de voir un pareil prix finalement décerné à un film à l’ambition aussi modeste, avec petit sujet effacé sous le bonheur simple de filmer l’éclat d’un soleil d’été sur des visages d’enfants.

Prix de la mise en scène : Foxcatcher, Bennett Miller
C’était probablement le prix le plus adéquat pour un film impressionnant, mais un peu trop retenu. Adéquat car il souligne à quel point les qualités de metteur en scène de Bennet Miller arrivent à transcender des scénarios de films à sujet. Partant d’un fait divers, le cinéaste a su composer ici une fable vénéneuse, en filmant son histoire comme un ballet gracieux de figures monstrueuses. Le prix aurait aussi pu aller aux sublimes images cerveau de Bonello, mais le jury a préféré le classicisme hollywoodien à la raideur arty. Ce n’était pas vraiment l’année pour ce cinéma-là, d’ailleurs.

Prix du jury : ex-aequo Adieu au langage, Jean-Luc Godard / Mommy, Xavier Dolan
Ayant appris dans l’après-midi que Godard aurait un prix, on n’osait imaginer que le jury pourrait se compromettre dans le genre de prix de fin de vie qui avait été remis il y a quelques années à Resnais. Du coup, et en vertu d’une pure déduction, on s’était pris à rêver d’une possible Palme. C’était sans compter sur l’ingéniosité protocolaire du jury, qui s’est dépassé avec cette idée particulièrement neuneu : emballer dans un même ruban un prix du meilleur vieux et un prix du meilleur jeune. Et si la telenovela de Dolan (qui ne s’est pas privé de dégainer quand même le discours mouillé et le gros câlin à la Présidente du jury qu’il avait prévus pour la Palme) n’est pas complètement insupportable, ce double prix revient quand même, un peu, à ranger dans le même classeur une toile de Picasso et un poster de Céline Dion. Au passage, une pensée pour Roxy, qui n’en mérite pas moins une double ration de croquettes.

Scénario : Leviathan, Andreï Zviaguintsev
C’est incontestablement le meilleur film d’Andreï Zviaguintsev, car le moins compassé, le cinéaste ayant injecté une bonne dose d’humour noir dans son cinéma habituellement dopé au monumental. Et, du coup, le prix salue autant une structure narrative allusive, procédant par petites touches successives pour serrer progressivement sa dramaturgie sur le nœud coulant de la fatalité, que sa manière de faire descendre la mise en scène altière du Russe sur la scène d’un petit théâtre de l’absurde et de la cruauté. C’était cela ou la mise en scène, mais, pour ce dernier prix, il fallait aussi compter cette année avec Bennet Miller.

Interprétation féminine : Julianne Moore dans Maps to the stars
Elle était une des favorites pour le prix, qui salue aussi bien une composition traversant toute sa filmographie, celle d’une grande bourgeoise rongée par sa psychose, que la version toute cronenbergienne qu’elle en donne dans Maps to the stars. Soit un corps hystérisé par les fluides, livré nu devant la caméra et dans les situations les plus grossières. Le génie de l’actrice est d’y maintenir une forme de trouble tragique à l’intérieur d’un registre plus farcesque, comme si, d’avoir vieilli, son jeu accueillait enfin toute la souillure du monde.

Interprétation masculine : Timothy Spall dans Turner
De Julianne Moore à Timothy Spall, c’est la même idée (pantouflarde) de la performance qui l’emporte : pantomime outrée, grognements bestiaux, dégradation du corps (et donc d’une légende – Turner pour Spall, la star hollywoodienne pour Moore). Reste que Spall, mafflu et rubicond, accuse une bonhommie plutôt attachante, et reste crédible malgré les douteuses trouvailles scénaristiques de Leigh. Une qualité qui semblait manquer à Steve Carrell, son concurrent direct au rayon du transformisme baroque.

Caméra d’or : Party girl, Marie Amachoukeli, Claire Burger, Samuel Theis
On le disait au moment de sa présentation : le film manque un peu (c’est un euphémisme) de tenue, mais il est assez attachant. Et il n’est pas interdit de penser que ce prix doit beaucoup à son coefficient de sympathie assez élevé, et dû principalement à la dimension très personnelle et familiale de l’affaire.

Bilan ? Disons qu’il n’y a pas à s’étonner de ce qu’on célèbre, en bout de festival, un film qui annonce son programme avec un titre tel que Sommeil d’hiver. Sans être un cru abominable, ce Cannes 2014 aura vu se succéder des films plus ou moins bons, mais pris pour beaucoup dans la même ouate de confort lénifiant, peu encline à électriser les festivaliers. Winter sleep, Leviathan, Foxcatcher, Still the water ou Saint Laurent sont des films relativement estimables, chacun dans leur genre, et pourtant il n’en reste, au moment de faire les valises, pas la moindre image, pas le plus petit souvenir de ces brusques montées d’intensité qui font durer les films au-delà de leur projection, pas une figure capable d’émerger à la surface de ce qui fut, dix jours durant, un seul et même long film, poli, doux et caressant – y compris quand les sujets, de Winter sleep à Leviathan, penchaient pourtant du côté de la violence. On n’a rien contre les caresses, au contraire, mais disons que ces dix jours de massages suédois n’aident pas, au moment de remonter dans le train, à se sentir très vivant.

Au sujet de Winter sleep, on avait écrit en ironisant que le film était taillé pour gagner la Palme d’or 1974. Il se trouve que cette année-là, sortait dans son pays un film fort peu caressant, qui fit alors et fait toujours aujourd’hui un effet autrement plus saisissant. Ce film, qui a pile quarante ans, fut justement projeté cette année, du côté de la Quinzaine des réalisateurs, sous l’oeil ravi de son auteur et après s’être refait une santé avec une remarquable restauration. Revoir Massacre à la tronçonneuse entre deux films de super-auteurs cannois, c’est être frappé de plein fouet par l’électricité introuvable au Palais des festivals. Force immédiate et sidérante des inventions (la figure irréelle de Leatherface courant comme un bœuf dans une forêt de conte éclairée par la lune, avec sa tronçonneuse fumante ; le découpage d’un œil au scalpel du montage, précisant les inventions hitchcockiennes de Psychose, etc…), et, le plus simplement du monde, du plaisir ressenti devant ces images. Avec Tobe Hooper dans la salle, les yeux embués pendant l’ovation déchaînée qui a ouvert la séance, c’était de loin la plus belle projection du festival – voir ci-dessous la photo de Tobe Hooper et l’extrait de notre interview. Pendant ce temps-là, du côté de la compétition, un film, un seul, avait à charge de produire toute l’électricité à la place des autres. Un autre film violent, un autre massacre à la tronçonneuse, à sa manière, envoyant valser des copeaux d’images et de sons pour les agglomérer dans des formes pareillement inédites : le Adieu au langage de Godard. Un massacre et un adieu : ces deux films furent presque les seuls à lutter contre le programme déprimant résumé ce soir sur la scène du Palais des festivals par son hôte Lambert Wilson, croyant bien faire en récitant ce piteux catéchisme : « Le monde est écrit dans une langue incompréhensible, mais le cinéma la traduit dans une langue universelle ». Pitié, qu’on nous lâche avec la « langue universelle du cinéma »… Et qu’on lui préfère des films plus incompréhensibles que le monde, des films écrits dans une langue qu’ils soient les seuls à parler – des adieux et des massacres, peut-être, mais au moins des films vivants.

C’est à eux qu’on pense, Hooper et Godard, Leatherface et Roxy, au moment de plier bagage et de faire ce vœu pour Cannes 2015 : moins de caresses, plus de tronçonneuses.

BONUS

Tobe Hooper revient sur Massacre à  la tronçonneuse :

Jérôme Momcilovic, Guillaume Orignac, Yal Sadat