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Bonjour.

J’ai la grippe. C’est moyennement intéressant pour vous, mais un peu embêtant pour moi, qui commence ce Cannes 2014 pianissimo. En même temps le festival lui-même, et c’est chic de sa part, ne démarre pas spécialement sur les chapeaux de roues en ouvrant ses portes sur Grace de Monaco, qui n’a pas grand chose d’un dragster.

Après le Gatsby de Baz Luhrmann, la séance d’ouverture retrouve donc des airs de soirée pâtisserie pour rombières à caniches. Cela dit le film d’Olivier Dahan, pourtant moins croutesque que ne le laissaient entendre les pronostics, a reçu, à la séance de presse de 16 heures, un accueil nettement plus glacial que son prédécesseur : ricanements ici et là, applaudimètre à zéro, agacement surjoué. C’est tout de même sévère : si le film est assez nul, il ne donne pas vraiment envie de s’acharner. Mais peut-être cette impression a-t-elle à voir avec le fait que, n’ayant suivi que très approximativement les rebondissements du conflit qui a opposé Dahan à Harvey Weinstein, j’ai cru pendant toute la projection avoir affaire à la version charcutée qui fit se lamenter Dahan dans Libé. En fait non : c’était bien le director’s cut de l’auteur de La Môme. Misère.

Il y a au moins une chose qu’on ne peut pas reprocher au film, c’est de ne pas essayer de suivre une idée, un sujet qui lui fasse quitter l’ornière du téléfilm costumé. Cette idée est simple, et elle n’est pas inintéressante sur le papier : piégée de son plein gré sur le Rocher, Grace Kelly regrette sa carrière d’actrice mais y renonce en se laissant convaincre que son rôle de princesse est, précisément, un rôle, et qu’en épousant son prince, elle n’a pas cessé tout à fait d’être actrice. Grace répète, prend des cours de diction, trouve donc à Monaco un nouveau plateau, même si le film reste bien in fine l’histoire d’un renoncement amer – son grand rôle de princesse, qui la transforme en bouclier anti-missile (quand elle s’emploie à charmer la planète entière pour faire barrage aux menaces de De Gaulle au Rocher), reste un peu piteux. Du moins essaie-t-on de s’en convaincre quand le film se termine en semblant hésiter entre deux tonalités, l’une consolatrice, l’autre mélancolique – on sent qu’il peine à choisir. Derrière cette idée, il y en a une autre, qui crève les yeux, et consiste à filmer moins Grace Kelly que Kidman elle-même – de fait le parallèle est troublant entre ces deux actrices devenues, pour des raisons différentes, des mannequins de cire. Dans cette fiction en abyme sur le métier d’actrice, Kidman se donne à fond. Elle est même en surchauffe totale, en pleine overdose de grimaces : on ne l’a jamais vue aussi mauvaise – alors qu’on l’a souvent vue géniale. Au moins son jeu est-il raccord avec le film, dont la mise en scène n’est pas d’une grande finesse (travellings saupoudrés partout pour faire joli, illustrations ultra lourdes – Grace est mélancolique = Kidman soupire derrière une fenêtre). Il est surtout d’une étonnante laideur, avec son image dorée passée systématiquement au diffuseur, qui donne l’impression de voir le film à travers un écran de margarine. On peut comprendre pourquoi (sans vouloir être goujat, l’hypothèse est probable que ce halo avait pour but de gommer sur le visage de l’actrice les quelques rides qui auraient échappé à sa vigilance et risquaient de révéler qu’elle n’a pas tout à fait l’âge de son modèle à l’époque des faits), mais c’est très pénible à regarder. Pénible, mais pas forcément exaspérant, donc : pour être gentil, disons que c’est un film parfait pour une grippe.

Ce qui est plus inquiétant, c’est qu’à lire le planning des projections, on peine à espérer que la compétition va allumer la mèche dans les jours prochains. Il faut bien le dire : cela faisait longtemps que la sélection officielle, sur le versant de la compét’, ne nous avait aussi peu enthousiasmés. Reste cependant l’espoir assez vif de voir ici et là (et notamment dans les sélections parallèles), rayonner quelques pépites incongrues, et d’autant plus incongrues que, venues de cinéastes qui nous importent beaucoup, elles ouvrent dans leurs filmographies des directions inattendues : un Godard en 3D (même si le film à l’évidence ne semble pas s’être défait de l’odeur de caveau qui recouvre tous ses films post-Histoires) ; un Lisandro Alonso en costumes avec Viggo Mortensen ; un Dumont comique en format mini-série ; un film d’horreur dû à un jeune cinéaste très prometteur et découvert ici-même, David Robert Mitchell, avec un superbe teen movie, The Myth of the American Sleepover.

D’ailleurs nous-mêmes allons peut-être innover un peu, cette année. D’abord, et si les dieux du wifi veillent sur Guillaume Orignac, Yal Sadat, Murielle Joudet et moi-même, avec quelques vidéos ramenées des interviews que nous serons amenés à faire pendant ces dix jours. N’ayons pas peur des mots : ce sera un véritable compte-rendu multimédia. Ensuite, et puisqu’on sait bien que le festival se donne à vivre aux festivaliers comme un seul et long film ininterrompu, un montage aberrant de scènes diverses ramenées des films autant que des rues, des fêtes : nous choisirons chaque jour deux de ces scènes pour leur remettre à chacune un prix. À la plus belle, une palme d’honneur ; à la plus embarrassante, une palme de la honte – une face palme, en somme.

À demain, donc, merci de votre attention.