Avant d’être adapté en manga, en goodies ou en parc d’attractions, C’est beau une ville la nuit, l’oeuvre totale de Richard Bohringer, nous parvient sous forme de film. L’arrivée inespérée d’un tel astre dans notre bonne vieille « Constellation de la lobotomie heureuse » impose un passage express en salle de test. Trois minutes de film à peine suffiront pour adouber l’énergumène : des musiciens en plein boeuf, une poignée de caméos événementiels (Farid Chopel, revenant des années « Touche pas à mon pote », en aveugle visionnaire qui répand la bonne parole au milieu du bistrot), une discussion philosophique à bâtons rompus entre Richard (on ne joue pas avec le réel, on s’appelle comme dans la vraie vie) et Robinson Stévenin se terminant sur cette sentence obscure et douloureuse : « le chagrin, ça fait de la peine ». Emballez c’est pesé : sébo une ville la nuit est bien le chaînon manquant entre les deux JM, Gibard (le réalisateur du matriciel Margouillat, pour la réalisation et la déco 1978) et Barr (la question essentielle de la liberté libre de l’artiste). Le plaisir est total lorsque débarque enfin la figure tutélaire du maestro Patrick en personne, en un salut aux conclusions endiablées de « Sébastien c’est fou » : en plein trip, les zicos transforment le bar en salle de concert géante, et tout le monde d’entonner « sébo ! sébo ! sébo ! » une bonne cinquantaine de fois. L’apparition fulgurante d’Annie Girardot signera l’hommage définitif au réalisateur de T’aime.

La liberté, la fête (ajoutez-y un peu de drogue, quelques putes et beaucoup d’alcool pour le folklore artiste maudit), en route pour l’aventure : une heure trente durant, la bande de ganaches se baladent du Canada, au Sénégal, en passant par l’Ardèche, dans des paysages d’outre-monde d’où est curieusement absente la moindre ville, la moindre nuit. Le road-movie titube, tombe parfois en rade comme le vieux bus qui transporte les copains, mais à aucun instant ne lâche prise. C’est que le « marabout blanc » y croit jusqu’au bout : fantôme écorné se saoulant de son abandon au monde et aux femmes, à l’Afrique, son pays, et à la littérature voyageuse des Kerouac, Kessel, Hemingway dont il se rêve le sympathique faussaire. La sincérité et le réel talent d’acteur du personnage (une pure présence) tentent d’un bout à l’autre de masquer la part la plus émouvante du film, nullité littéraire, musicale et absence totale de propos. C’est beau une ville la nuit (miracle de la poésie, changez « nuit » par « jour », « automne », « été », l’effet est identique) est une écorce, un fumigène sous lequel bat le coeur lourd du poète sans mots ni musique : après le passeport sénégalais, on décerne direct à Richard la médaille de l’Ordre du Mérite de la Constellation. Bienvenue, chevalier.

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