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sur 5

Régulièrement, un export anglais vient apporter un peu d’eau au moulin du vieil adage truffaldien, confirmer qu’il y a peut-être bien, parfois, « incompatibilité entre le mot cinéma et le mot Angleterre ». C’est un comble, mais en général ces films exaltent justement une britannicité de bric et de broc : tweed, filtres automnaux, peaux rousses et pop à fond les ballons. Toujours trop riches, ces copieux breakfast oublient que les meilleurs films sur l’Angleterre font en général profil bas, diluant leurs intentions derrière une mince pellicule de smog.

Broken, de fait, s’offre comme une boîte de bonbons Quality Street : on y pioche un peu de tout, on passe en revue les couleurs (sociales) et les saveurs (new wave) anglaises. S’il n’y avait là qu’une toile de fond esthétisante, on se contenterait de s’en agacer. Mais il s’agit bien d’une obsession, qui semble consister à engendrer une sorte de monstre métabritish, assez vorace pour avaler les influences de Loach et de Frears, y mêler une malice façon Mike Leigh puis digérer le tout sans jamais réussir à raccrocher à l’époque. Etrange temporalité que celle-ci : l’action pourrait se situer n’importe quand, pourvu qu’elle ait lieu dans une Angleterre de poche, toute en grain et papier-peint délavés. Curieuse aussi, cette idée que l’ancrage culturel peut suffire à donner un peu de chair à une fable noyée dans des thématiques « universelles » (disons, ici, la peur du voisin d’en face).

Car il y a bien un récit ici, caché sous ces apparats : celui d’une sympathique gamine qui fait l’école de la vie à travers une querelle de voisinage, laquelle vire au psychodrame en briques rouges (tout, on vous dit tout sur le zizi, la violence, la folie des hommes). Sauf que le film, ultra indolent, laisse errer ses personnages comme des fantômes, tournant autour d’un Tim Roth venu se refaire une santé en papa-poule plein d’abnégation, autant dire creux comme une coque de noix. Face à un tel programme (innocence cristalline de l’héroïne + cruauté adulte en contrechamp), la mise en scène aurait pu rester sur les talons de la petite, mettre le monde à hauteur de pré-ado, simplement. Elle explore cette option, parfois, mais pour retomber rapidement dans le cahier des charges BBC du cinéma anglais le plus scolaire : après avoir épousé un regard, on change de filtre, on alterne pluie et beau temps, on économise le temps de cerveau disponible. Cette manie de compartimenter les tons et les humeurs n’est pas qu’une affaire de facture, c’est, à la limite, une vision du monde : berceuse binaire et mollement fredonnée des passions humaines, pinte d’ale à moitié pleine ici, à moitié vide là.