Avec Bellamy, Chabrol semble creuser un peu plus le sillon d’une certaine forme de laideur déjà entamé depuis quelques films (cf. La Demoiselle d’honneur). La photo volontairement plate du film, cette apparente facture de téléfilm, sont le miroir d’un pays sans couleurs, qui a fait du factice son esthétique adéquate. Plus il vieillit, plus Chabrol enregistre une forme de disparition du pays, perdu quelque part entre le mauvais goût (ou plutôt l’ignorance du goût) et la terrifiante banalité des paysages. Cette sombre histoire d’escroquerie à l’assurance est encore une fois prétexte à une savoureuse description de la province (jamais Chabrol n’aura été aussi proche de Mocky), avec comme héros ce commissaire (Depardieu en grande forme) intrigué par les comportements humains. Bellamy fait partie de ces films qui tout en étant mineurs dans l’œuvre chabrolienne – le film joue d’une sorte de décontraction débonnaire, loin de la précision cinglante de La Fille coupée en deux – n’en sont pas moins minés de l’intérieur par un poison qui s’insinue l’air de pas y toucher, et finit par plonger personnages et spectateurs dans une torpeur existentielle. Il ne faut pas s’y tromper, derrière l’apparente bonhomie de l’ensemble, derrière l’ironie, il y a un humanisme pessimiste, s’inscrivant dans la droite ligne de l’univers d’un Simenon, à qui Bellamy, de l’aveu même du cinéaste, rend hommage.

La force tranquille qui anime le personnage éponyme a quelque chose de profondément anachronique, caractère d’un autre temps dévolu à un art, celui de sonder l’âme humaine, en total porte-à-faux avec les sinistres gesticulations policières qui sont devenues notre quotidien, et dont Chabrol moque, en creux, la nullité et le manque d’urbanité (pour employer une litote). Cette vacance du pouvoir (littéralement, le commissaire Paul Bellamy est en congés) Chabrol la filme comme une sorte d’idéal, la vacance devenant la condition même de l’intuition et des capacités de déduction. En moraliste vieillissant, Chabrol filme les restes finissants de la civilisation, le devenir parodique et simulacre des choses (dont la folie ou l’ambition mesquine sont les symptômes), mais avec au cœur le talent intact pour débusquer ce qui, au fond de chaque être, résonne encore comme une humanité (sur ce plan, le film est moins violent et terminal que La Fille coupée en deux). Ainsi de la petite cellule familiale (Bellamy, sa femme et son frère) qui donne lieu à des scènes de violence rentrée que le jeu des civilités font néanmoins tenir, et qui avance, brinquebalante mais entière, au gré de moments comiques autant que tragiques. La bouleversante révélation finale de Bellamy tire peut-être le film vers le constat pessimiste que l’humanité est un cafard (comme disait Desproges) mais qu’en même temps, certains individus tentent de la faire tenir dans un écrin moral afin de résister au cours néfastes des choses.

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