An 2000, au château croisé de Beaufort, dernier site d’occupation du Liban par l’armée israélienne depuis la guerre de 1982. Ne sortant plus de son bunker, une troupe minuscule y perpétue une guerre de position : tour de garde, déminage, échange de tir avec le Hezbollah, qui balance régulièrement des obus de mortiers. De quoi ménager Israël du déshonneur et préparer enfin la retraite, encouragée par une organisation de veuves de guerre.

Un film dense que Beaufort, page d’histoire, tranche de guerre et autopsie d’un conflit sourd et distendu. Sur ce dernier point, Joseph Cedar emporte le morceau. Sa mise en scène invoque Le Désert des Tartares sur un mode inversé : à mesure que la paix se rapproche, la guerre redouble d’intensité. Pourtant, les enjeux sont similaires au chef-d’oeuvre de Zurlini : même dématérialisation de la mise en scène dont chaque plan se liquéfie dans le temps, même quête de sens aliénée par le piétinement et l’enfermement. Cedar procède par séquences étirées, petits riens, bavardages. On n’échappe pas à la constellation de caractères, à la sociologie de l’appelé (le zélé, le blasé etc.), que le cinéaste assume comme un fait de guerre aussi incontournable que les morts, les blessés ou un ordre d’état-major.

Il s’agit pour lui d’installer la fiction et en même temps d’enregistrer ce qui la contrarie, ce qui revient à faire coexister l’espoir d’une action et la menace qu’elle charrie, sorte de double négatif qui plane constamment sur le film et le retourne brusquement. En témoigne la mort du démineur en ouverture, fil rouge à l’ancienne censé débloquer l’accès au bunker. On suit son arrivée sous les bombes, sa familiarisation avec les lieux et les compères ; et puis après quelques gratouillements, un bloc de plastic lui explose dessus, boucherie que Cedar enregistre avec une vague désespérance ironique (le chien, parti léchouiller la bombe en éclaireur est entier) ayant anticipé l’explosion avec un discernement d’expert – le démineur ne la sentait pas, cette bombe.

Ainsi décapité, le film renonce à l’héroïsme guerrier autant qu’à une promesse de ligne claire et dynamique. Les soldats resteront claquemurés, privés d’initiative, ballottés de chaque coté de la frontière : tirés comme des lapins par les roquettes du Hezbollah, emprisonnés par leurs supérieurs qui reconstruisent le bunker après les attaques sans planifier de riposte. Suspens passif, particulièrement âpre au fur et à mesure, pour finir insoutenable lorsque les soldats passent une nuit dans leur refuge qu’ils ont grassement miné – les ordres sont les ordres. Pas de jérémiades de huis clos (pour dire, il y en a plus chez Roméro), très peu de lyrisme fraternel (hormis un petit grain d’humour, Cedar est du genre sec), Beaufort est un film damné, cruellement immobile et figé, un film de troufions aux ordres plutôt qu’un film de guerre.

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