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3
sur 5

Vraie figure du cinéma américain, Robert Duvall est précieux, comme acteur bien sûr, mais aussi comme cinéaste. Une chronique américaine trace sa route à travers ses rares films. Quatre en l’espace de trente ans, résumons : We’re not the jet set (documentaire sur le monde du rodéo de 1975, inédit), Angelo my love (mi-doc, mi-fiction sur des Gitans new-yorkais de 1983, inédit), Le Prédicateur (1997) et Assassination tango. Récit qui se poursuit, ici, dans Assassination tango, alors même qu’il s’agit d’un film délocalisé. Hors du territoire, en exil provisoire, Duvall ne filme que l’Amérique, ou plutôt une image d’elle (ses corps, son cinéma : c’est bien d’elle dont il s’agit). Le lieu : Buenos Aires, chaos dérégulé dont le cinéaste s’évertue à capter la douceur secrète d’une part (privilège des ruelles, peu de vues d’ensemble sur l’assommant chantier urbain qu’est la capitale argentine) et, d’autre part, le pouvoir d’envoûtement hypnotique, la fièvre corps à corps des clubs de tango. Le personnage : John J., tueur à gages vieillissant, ancien mercenaire ayant bourlingué en Amérique latine, qui désormais envisage le crime comme un job, à faire correctement. On reconnaît aisément la figure du killer pro, this is my job, je le fais correctement, à ma façon, sans chercher à savoir. La rencontre : John J. est envoyé à Buenos Aires pour abattre un ancien dignitaire de la dictature militaire que la justice n’a pas inquiété. Sur place, les choses traînent, le rendez-vous avec la mort est repoussé, et John J., presque en vacances, s’initie au tango entre les bras experts d’une danseuse locale, Manuela (madame Duvall à la ville).

Film d’acteur, Assassination tango l’est sans aucun doute. Au moins parce qu’il joue sur la continuation têtue d’une gestuelle : celle du tueur avec ou sans -là est la question- la claire conscience que le temps du professionnal killer old school, son temps à lui, est peut-être révolu. Motif bien connu de nos services, qui fait se joindre le travail de Duvall-acteur et celui de Duvall-cinéaste, qui filme le premier dans l’embarras de ces gestes et en même temps leur grâce assassine menacée d’engloutissement. Perché sur une espèce d’échafaudage à observer sa proie, John J., dans le même mouvement, entame un pas de danse et termine son geste en mettant en joue sa cible : c’est le nœud du film, en même temps que son plus bel instant. Et le signe d’une puissante maîtrise dans cet art compliqué du double emploi acteur-cinéaste. Les deux Robert, comme un couple de danseurs de tango : l’un contre l’autre -le premier qui roule des mécaniques et continue les gestes quasi-ancestraux de sa corporation, gestes mémorisés, archivés par le cinéma ; l’autre qui en filme la possible disparition et, non sans ironie, l’efficacité suspecte-, tout contre.