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2
sur 5

Elevée chez les nonnes, Antonia est restée au couvent à cause de sa surdité plus que par vocation ; aussi quand elle a l’occasion de travailler « à la ville » (Zurich) dans un foyer pour les sans-abri, s’ouvre-t-elle au monde et aux hommes, rencontrant par hasard un pickpocket lituanien sourd lui aussi, Mikas. La communication s’installe malgré leurs gestuelles différentes (l’international sign language, langue universelle pour les malentendants, n’exclut pas l’existence de gestuelles nationales). Antonia s’aperçoit que sous prétexte de ménager son handicap, sa congrégation religieuse l’a pendant vingt ans coupée du monde. En fait, ce mélo initiatique sans prétentions plaide moins pour l’intégration des sourds dans la société (si Mikas subit un sort tragique, c’est en partie à cause de sa surdité) que pour une approche communautariste du handicap : Antonia apprendra avec enthousiasme l’existence d’une troupe de théâtre composée d’acteurs sourds, et surtout d’une université américaine réservée aux sourds où ceux-ci peuvent enfin étudier sans souffrir de leur différence.

Devant la dernière partie du film tournée aux Etats-Unis, on regrette que le réalisateur ne soit pas parti de ce point de départ-là et qu’il ait préférer broder autour d’une figure romanesque de jeune religieuse. Le scénario d’Amour secret pèche par un usage naïf de la voix off (la narratrice est soeur Verona, qui a élevé Antonia et continue de l’aimer) et par une accélération des péripéties un peu forcée qui contraste avec l’indéniable talent documentaire de Christoph Schaub. Reste qu’Emmanuelle Laborit, actrice de grand talent qui se voit offrir ici un rôle fourni interprété en langue des signes, parvient dans plusieurs scènes à écarter la mièvrerie de l’histoire pour donner au jeu de l’acteur malentendant l’épaisseur d’un code propre, extrêmement rigoureux et riche. C’est la le mérite d’Amour secret : faire le pari sur toute sa durée de cette langue éminemment visuelle (les gestes faits hors du champs de la caméra ne sont évidemment pas « entendus ») en choisissant pour protagonistes un couple de sourds et non le binôme sourd + entendant plus fréquent (Les Enfants du silence, Au-delà du silence). On rêve alors de rôles plus amples pour Emmanuelle Laborit dans des films qui ne seraient plus « sur » les sourds. Où la surdité, désenclavée de son potentiel scénaristique évident, serait seulement un élément parmi cent de la caractérisation du personnage ; l’actrice est prête, et cela, Amour secret, malgré sa facture de téléfilm, nous le confirme.