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3
sur 5

La vie très ordinaire de Harvey Pekar, documentaliste à l’hôpital des vétérans de Cleveland, obsessionnel compulsif amateur de jazz, tendances hypocondriaques prononcées, crevant d’ennui, auteur de BD. American splendor, le film, raconte la naissance d’American splendor, la bande dessinée, son tranquille chemin depuis 1976, à raison d’une publication par an. L’autobiographie selon Harvey Pekar, star culte presque malgré lui de l’underground américain, est une entreprise, non de recollection d’un passé à réfléchir, mais tout simplement de mise en scène d’un quotidien présenté dans sa simplicité nue. Pekar écrit, des dessinateurs se relaient pour illustrer ces petits traités de banalité (parmi lesquels Robert Crumb, dans les années 70), le tout formant le récit d’une vie dans sa dimension la plus dérisoire, donc forcément épique.

Le film entrecroise plusieurs fils, à la fois biographie de l’auteur, documentaire sur lui et illustration des albums. Pekar est présent à l’image sous les traits d’un acteur (Paul Giamatti), mais aussi directement pour de courtes scènes d’interviews, quelques archives (ses passages réguliers à la télévision), et d’autres moments filmés comme des home movies (la petite fête organisée à l’occasion de son départ à la retraite par ses collègues de travail). Cette diversité des images, le film la prend à bras le corps, moins préoccupé de les lier formellement ensemble que d’en signaler le caractère artificiel (les décors dans lesquels le vrai Harvey Pekar se fait interviewer) et fragmentaire. La réussite de cette petite mécanique d’enchevêtrement vient de cette manière de tout déposer d’un coup -mises en abîme, goût pour la saynète brève, art du portrait sans complaisance- sans la moindre roublardise et toujours à la distance suffisante pour percevoir chaque dimension de l’aventure (aussi bien la vie d’un homme ordinaire qu’une démarche artistique et un documentaire sur le dérisoire). American splendor, réalisé par un couple de cinéastes venu du documentaire, réalise le tour de force de fonctionner en saynètes (Harvey travaille, Harvey se marie, Harvey tombe malade), elles-mêmes divisées en vignettes (une manière d’aplatir, par le découpage, motifs, couleurs et corps) sans jamais tomber pour autant dans un rapport mimétique stérile avec la BD. Simplement rester au plus près de ses personnages, désigner chaque articulation entre récit et réel comme autant de noeuds créant, une fois mis bout à bout, une attachante chronique dépressive.