Il continue de pleuvoir des héros chez Bob Zemeckis. Un crash spectaculaire décrochait des nuages le pilote ivre de Flight, tandis que le funambule de The Walk, cerné par la police, devait se résoudre à évacuer les cimes new-yorkaises. C’est au tour de Brad Pitt, dans le très beau premier plan d’Alliés, d’être parachuté en plein Sahara, de flotter comme la plume du générique de Forrest Gump et d’atterrir en silence sur une dune brûlante. À le voir se joindre à ce déluge de beaux hommes seuls, on se dit que le film entend peut-être former une autre trilogie (après celle de la mocap) avec Flight et The Walk : on croit voir s’amorcer le même récit de héros coincé entre ciel et terre, le même type d’épopée atemporelle tournée vers le passé d’Hollywood mais bâtie autour d’une performance next-gen, annoncée par ces premiers tableaux éthérés dans le désert marocain.

Fausse piste : on ne reverra ni ce désert ni ces cieux étincelants, sauf au détour d’une tempête de sable scellant les amours de Pitt et de Cotillard (deux espions en poste à Casablanca en 1942, dont la passion simulée ne tarde pas à devenir bien réelle). Personne d’autre que Zemeckis n’aurait filmé cette passion-là en épousant le mouvement d’un tourbillon sablonneux, dont la fougue accompagne celle des amants réfugiés dans l’habitacle d’une jeep ; personne d’autre que lui n’aurait introduit une telle intrigue par ces quelques minutes de majesté, isolant Pitt dans un no man’s land tellurique qui, bientôt, deviendra aussi culturel, linguistique et sentimental – puisque ce bon petit soldat est amené à se demander si sa femme, à force de tromper le monde, n’a pas fini par le tromper lui aussi (on la soupçonne de rouler en fait pour les nazis). Les prouesses techniques de Zemeckis font donc toujours écho aux remous intérieurs et aux errements existentiels de ses personnages. Mais ce sont bien là les seuls signes de vie que donne Zemeckis le savant fou : le reste d’Alliés s’oublie au contraire dans un abondant réservoir de références muséales.

Celles-ci sont bien identifiées : en plus des citations presque directes de Casablanca ou des Enchainés, les poncifs de la fiction sur le couple se bousculent. Contraint de se faire passer pour le fiancé de Cotillard, d’abord yankee puis parisien pur sucre – à coeur vaillant rien d’impossible -, Pitt découvre combien le mariage, qu’il soit feint ou non, se résume à une pantomime composée à moitié d’impulsions sincères et d’émotions forcées, une comédie dont sa partenaire assure la rigoureuse mise en scène (« là, tu m’embrasses ! Là, tu ris ! »). Le film ne doit au fond pas tant à Mr. and Mrs. Smith, auquel on songe fatalement, qu’au dispositif bien plus génialement tordu de Gone Girl : dirigé comme un acteur, manipulé en somme, Pitt se retrouve en proie aux mêmes doutes que le mari balourd et entier campé par Ben Affleck. L’autre, dans le couple, est-il bien un « allié » ? Le pouvoir manipulateur de Cotillard peut-il aller jusqu’à lui faire enclore son propre amant dans un dessein machiavélique ? La hantise de Pitt est celle d’une trahison, comme celle vécue par le héros de La Femme changée en renard de David Garnett en voyant son épouse s’abandonner volontiers à sa nouvelle condition d’animal sauvage. Comme celle, aussi, que subit Michelle Pfeiffer dans Apparences, première tentative de l’auteur sur le terrain de la duplicité conjugale. Mais le vertige recherché est annulé par la lourdeur d’un mise en scène surlignant chaque idée par des raccords explicatifs, ou par les regards surchargés de ces deux gueules pourtant magnétiques, dont l’union dans le même champ produit une fascination essentiellement plastique.

Reste que le problème tient moins au jeu de ces deux-là, à qui le script impose un handicap aberrant (le français de Pitt est censé avoir gardé de malheureuses traces d’accent québécois : que les oreilles francophones s’arment d’indulgence) qu’à la manière dont Zemeckis se contente de brosser la surface de ces questions. Loin de chercher à innover, à subvertir en scrutant les points aveugles de son intrigue (c’était l’une des forces de Flight), voilà qu’au contraire il débarrasse peu à peu le récit de ses couches d’incertitude, au profit d’une résolution placardée à la massue : l’amour transcende toute duplicité. Il faudra donc guetter, entre les ressorts de cette démonstration, de plus subtiles trouvailles purement zemeckisiennes. Elles manquent un peu, mais elles sont là, dans cette manière simple de ne jamais rompre les fils rattachant les deux alliés à leur mission d’espionnage, eux qui ne cessent de se jeter des regards d’amour suspicieux par miroirs interposés, sur ce champ de bataille permanent qui ressemble, comme tant d’autres, à un banal nid d’amour.

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