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2
sur 5

Abraham Lincoln, chasseur de vampires : qu’est-ce que c’est, d’abord, que ce titre ? Pourquoi Lincoln aurait-il chassé des vampires ? Il y a tout juste un an débarquait Cowboys & envahisseurs, des cowboys avec des E.T., des rayons lasers avec des chevaux, et absolument rien d’autre dedans : Hollywood livre de plus en plus de films-joujoux (voir aussi les productions Hasbro) agencés aléatoirement à partir de petits fantasmes de récréation, transformant, sous prétexte de renouveler une certaine idée du crossover de série B ou Z, les grands mythes en simples figurines. Pour faire le film, il suffit de jouer avec ces figurines. Mettez-les entre les mains d’un enfant qui vient de goûter, avec ses moustaches Banania et son haleine de confiture, observez-le un quart d’heure et vous obtenez un scénario à 60 millions de dollars. C’est ce qu’vait fait, à la lettre, Robert Rodriguez pour Les Aventures de Sharkboy et Lavagirl (étrangement plutôt bon d’ailleurs).

Le cas d’Abraham Lincoln, chasseur de vampires est néanmoins un peu différent. D’abord parce qu’à la question « pourquoi Lincoln aurait-il chassé des vampires », a priori une réponse apparaît finalement possible : on imagine Lincoln défendre l’Amérique contre une certaine idée de la vieille Europe et de ses mythes ancestraux. L’Union contre le gothique sudiste. Quelque chose, finalement, circulerait entre la marque des vampires et la marque des esclaves. Ensuite, parce que Timur Bekmambetov, auteur de Wanted avec Angelina Jolie, a prouvé qu’il savait de toute façon élancer un film à partir de rien du tout, d’une idée bête, en se contentant de mettre en scène les corps en mouvements, le dynamisme des formes, dans une totale euphorie visuelle numérique. C’est aussi le cas ici, et c’est presque la seule chose à retenir du film ; les personnages, le contexte sont à peu près interchangeables (« Lincoln contre les vampires », comme on aurait pu dire « Pompidou contre Terminator »). Le vampirisme, le gothique, tout ça, dans le film, n’a strictement aucun intérêt.

Bekmambetov ébauchait pourtant une histoire, même s’il n’en fait au bout du compte pas grand chose : celle du corps d’Abraham Lincoln. Il s’agit de faire accepter au spectateur l’idée que dans son génie politique, il y a eu du muscle, de la puissance physique, de l’instinct chasseur et de la pulsion meurtrière. Se servir du mètre quatre-vingt treize que mesurait l’homme (le plus grand président en taille, paraît-il, de l’histoire des USA) pour inventer un film d’action, récupérer l’excédent d’énergie, le recycler en force de frappe. Débusquer le manieur de hache dans l’orateur. Mais sous cet aspect (le raccord figure politique / action man), le film ne dégage pas la moindre poésie, le moindre humour, s’égare en détails biographiques où rien ne se raconte du tout (par exemple la partie amoureuse, familiale – même si Mary Elizabeth Winstead, qui joue Mary Scott, est comme d’habitude totalement inouïe).

Heureusement, Bekmambetov en revient souvent à ce qu’il sait faire le mieux : le tourbillon visuel, le manège numérique (deux moments de grand vertige : la scène des chevaux, celle du pont en flammes), l’immense corps de Lincoln finissant par dévoiler une autre dimension, fantastique ou miraculeuse. Sa volatilité numérique rend les scènes d’actions toujours un peu éthérées, et lui redonne une aura mythique, intouchable, quasi divine ou super-héroïque plutôt intéressante. Mais ce n’est rien de plus que ça. Et reste que ce délire figural devient parfois tellement outré dans l’exhibition de ses effets (pour beaucoup hérités de Matrix) qu’on finirait presque par le trouver déjà un peu daté, avec son air de découvrir des choses connues, vues et revues depuis plus de dix ans.