Après deux films un peu secs (Vendredi soir et L’Intrus), un peu formalistes aussi, Claire Denis livre avec 35 rhums sans doute l’un de ses plus beaux films. Un père, sa fille, un immeuble et ses voisins (qui sont aussi des proches), une vie silencieuse dans la cabine d’un RER, le cocon protecteur d’un espace intime et l’angoisse sourde de s’enferrer dans un quotidien dénué de surprises, le scénario de 35 rhums tient en peu de mots (jamais sonnants), peu de péripéties, mais est tout entier dévolu à des impératifs de mise en scène et de capture des sensations. C’est peu dire que 35 rhums joue constamment en sourdine, marque de fabrique de la cinéaste. Ils sont peu nombreux les films qui ne tentent pas de démontrer quelque chose, sinon par détours successifs autour de leur objet, et ont suffisamment confiance dans leur univers pour ne pas livrer au spectateur des clés trop criardes.

Il semble qu’il y a toujours quelque chose d’irrésolu dans le cadre, comme si, le premier niveau de lecture réaliste de l’image venait se doubler d’une sorte de fantôme, l’impression fugitive qu’une sensation hétérogène à la matérialité des choses et des êtres qui existent sous nos yeux, donnait à l’image une aura singulière. Ici, un coucher de soleil sur des rails de RER est toujours un peu plus qu’un simple coucher de soleil, évoquant un ailleurs, peut-être le sud ou les Caraïbes. L’appartement d’un garçon orphelin est chargé des spectres qui l’ont habités, un camion recouvert de sa bâche devient un personnage mis en veille, comme en état d’hibernation. Ce décollement du réalisme, qui était plus explicite encore dans un film comme Trouble every day, du fait même qu’il s’inscrivait à la frontière du genre fantastique, est d’autant plus étonnant dans un film qui travaille la fracture intime, pour ne pas dire intimiste, la captation du quotidien dans ce qu’il a de plus trivial et une forme d’objectivité descriptive. C’est peut-être que 35 rhums est son film le plus puissamment fondé sur la figure de l’oxymore : une douceur qui est en même temps cruauté, un intime qui contient en lui son propre dehors, un réalisme concret dont on saisirait l’âme immatérielle.

C’est peut-être au fond que Claire Denis est, comme Bresson, comme Ozu, une cinéaste du secret. Pas le petit secret qui fait le quotidien de bon nombre de films français (rien d’autre que de l’adultère sexuel, social, politique) non, un secret métaphysique qui s’incarne dans les choses concrètes de la vie quotidienne, qui vient de la matière et de ses manifestations charnelles. C’est bête à dire, mais ils sont rares les cinéastes blancs qui ne font pas d’Alex Descas le noir de service. L’acteur (toujours aussi remarquable chez la cinéaste), vient avec son vécu, avec son être. C’est un homme avant tout, avec son secret, son aura si particulière. Et on peut le dire aussi de Grégoire Colin. Deux acteurs avec qui Claire Denis a l’habitude de travailler, et qui semblent se livrer à la cinéaste, au film, et pour finir au spectateur, sans jamais se défaire d’eux-mêmes, du mystère de leur incarnation.

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