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3
sur 5

Il est rare qu’un manga débarque chez nous précédé d’une telle réputation. Say hello to Black Jack a provoqué en son pays un véritable séisme, au sein de l’opinion publique et jusqu’au plus hautes sphères de l’Etat. A travers l’itinéraire d’un jeune médecin idéaliste, le manga da Sato dénonce les conditions de vie dans les hôpitaux japonais, où règnent la corruption et l’incompétence. Un véritable brûlot, qui a contribué à inciter le Ministère de l’Education et de la Science à engager des réformes, afin d’assurer une meilleure formation aux étudiants en médecine ; ils étaient jusque-là libres d’exercer dès leur diplôme obtenu, sans avoir à justifier de la moindre expérience pratique. C’est précisément le cas d’Eijirô Saitô, le héros de la série, qui se trouve parachuté du jour au lendemain au service des urgences, à peine son diplôme en poche. L’auteur a bénéficié de l’expertise d’un médecin en exercice et s’appuie sur une importante documentation, nous assenant une tripotée de chiffres et de statistiques à chaque chapitre. Il révèle ainsi dès les premières pages que le salaire des internes japonais est tellement dérisoire, que beaucoup sont forcés d’exercer la nuit dans des cliniques privées afin de subvenir à leur besoin. Dans ces conditions, confronté seul à une opération trop difficile pour lui, Saitô craque : ce n’est que le début de ses difficultés, et d’une remise en cause généralisée du système médical japonais. Dès lors, une question l’obsède : « C’est quoi « être médecin » en fait ? ».

Le titre du manga renvoie au célébrissime personnage de médecin créé par Tezuka, qui exerce sans licence mais dans l’intérêt souverain de ses patients. Saitô lui, arbore avec fierté son titre, mais ne peut mener à bien son sacerdoce. Confronté à une gestion rationaliste des patients ou aux luttes intestines au sein des différents services de l’hôpital, chaque cas est pour lui l’occasion d’une nouvelle désillusion et pour le lecteur de découvrir de nouvelles pratiques révoltantes. Et c’est là toute la force et la limite de Say hello to Black Jack : ancrée dans un contexte japonais, la description que Sato brosse du milieu hospitalier perd de sa pertinence pour un public non concerné. Et l’on ne peut que s’imaginer l’impact qu’aurait en France une série produite sur un principe similaire, en prenant par la même occasion la mesure de la distance qui sépare notre pusillanime BD franco-belge de sa consoeur japonaise. Reste des histoires prenantes et un dessin plutôt bien balancé, même si Sato s’estime obligé de faire arborer en permanence à son héros des moues improbables. Au vu de son succès au Japon, Say hello to Black Jack a déclenché une guerre ouverte entre une demi-douzaine d’éditeurs français pour l’obtention des droits de la série. C’est Glénat qui a remporté les enchères, ce titre venant étoffer sa collection Seinen Manga (adulte), qui s’enrichit également ces jours-ci d’un titre horrifique –la Dame de la chambre close de Mochizuki (Dragon head)-, tout aussi recommandable.