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4
sur 5

Nobuhiro Watsuki n’est pas un mangaka de génie, c’est certain… Son dessin est on ne peut plus classique, et son oeuvre manque souvent de cohérence. Mais il a au moins deux mérites. D’abord d’avoir su créer une figure populaire de héros de bande-dessinée très charismatique et ambiguë, l’ex-« battosaï » (assassin) Himura Kenshin. Sa cicatrice en croix sur la joue gauche et sa chevelure flamboyante, son caractère schizophrénique d’ancien tueur devenu pacifiste lui confèrent une aura de mystère, de maturité et de résignation. Et ce malgré son apparence juvénile et effeminée.
Ensuite d’avoir choisi comme contexte une période fascinante de l’histoire nippone, entre la fin de l’ère Edo et le début de l’ère Meiji* (fin du XIXe siècle), alors que le Pays du soleil levant opère une transition difficile et assez brutale entre un Japon médiéval et conservateur et un Japon moderne, démocratique et industrialisé.

Évidemment, mieux vaut ne pas être trop regardant sur la véracité historique de Kenshin le vagabond. Le manga de Watsuki est avant tout un shônen manga, destiné à un jeune public masculin, avide de bastons délirantes et de jeunes femelles nunuches. Les amateurs de Jidaigeki feraient donc mieux de se tourner vers des oeuvres plus « sérieuses », comme l’Habitant de l’infini, de Samura. Parce que Kenshin souffre tout de même de nombreux défauts. Les digressions comiques, notamment, très outrancières, qui mettent en péril la constante crépusculaire qu’aurait pu revêtir le manga. Et la trop grande influence des comics américains sur Watsuki qui n’hésite pas à représenter les adversaires de Kenshin sous la forme de « mutants » peu crédibles aux défauts physiques exacerbés.

Malgré tout, Kenshin le vagabond est une oeuvre très intéressante, qui se bonifie et devient nettement plus solide au fur et à mesure que son intrigue évolue. Dès le tome 7, alors que la grande « série de Kyoto » se met en place, elle parvient à se démarquer de ses travers ridicules et répétitifs. Là, l’auteur se permet de représenter des caractères moins tranchés, comme l’ex-shinsengumi Saïto, et une partie du passé de Kenshin, qui nous a déjà été dévoilé dans les OAVs…
Même si des vestiges du comique « super-déformé » et de l’outrance graphique des bad guys persistent, la série gagne énormément en profondeur et en cohérence graphique. Watsuki, qui opère tout au long du manga une série d’autoconfessions surprenantes sur ses regrets, parvient enfin à se libérer de ses contingences éditoriales pour imposer une oeuvre plus noire, et plus personnelle. Une vision nettement plus auteuriste qui culmine dans ce douzième tome, dès lors que l’épisode traumatisant de la première rencontre entre Kenshin et son maître, après un massacre d’une violence inouïe, nous est dévoilé. C’est là que le caractère du héros prend toute sa valeur. Bien que constamment rappelé à son passé d’assassin, Kenshin ne se dépare jamais de sa volonté de ne plus jamais tuer malgré un instinct de prédateur persistant. En somme, un personnage « anti-tragique », qui ne se laisse jamais imposer sa voie par le destin.

* Un peu d’histoire… La fin de l’ère Edo, correspond à la chute du gouvernement conservateur des shôguns, le bakufu. Défendu par le Shinsengumi, caste de samouraïs issus principalement de milieux populaires, le bakufu sera renversé par plusieurs clans désireux de rétablir l’empereur et de construire une nouvelle ère (Meiji). Durant cette période, Kenshin est un assassin à la solde d’un de ces clans, le clan Chôshû.