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4
sur 5

Il est des bandes dessinées concept comme il est des disques concept. Les plus réussis sont généralement ceux qui ne se prennent pas –trop- au sérieux (citons Zappa). Les Nouvelles aventures de l’incroyable Orphée (Le Retour de Deleuze), loin de l’aridité promise à son sujet, s’empare des philosophes culte de la pensée 68 que sont Barthes, Foucault, Lacan et bien sûr Deleuze, pour en faire les personnages de cet objet intriguant et délicieusement irrévérencieux. Prépublié sous forme de strips, comme son prédécesseur Salut Deleuze, dans les pages de l’infiniment sérieux Frankfurter Algemeine Zeitung, Le Retour de Deleuze est aussi et surtout celui des trois autres rigolos qui étaient quasiment absents du premier volume. Celui-ci était en effet centré sur la figure de Deleuze, en grande discussion avec le passeur des morts, alors qu’il traverse le Styx sur la barque de Charon, pour savoir si la répétition est « toujours répétition du même ou condition possible de la métamorphose de soi ». S’ensuivait une bande dessinée loufoque, sans linéarité apparente et au caractère oubapien, à la différence de ce Retour de Deleuze qui amorce une authentique diégèse, l’auteur de Qu’est-ce que la philosophie ? finissant par retrouver ses amis sur l’autre rive du fleuve des enfers. Les quatre mousquetaires du structuralisme enfin réunis peuvent alors se lancer dans l’exploration raisonnée du monde d’en bas et de son fonctionnement.

Deleuze, à son grand étonnement, découvre qu’il peut y faire grand jour grâce à des machines, ce qui permet à tom Dieck de faire montre d’un remarquable talent dans la maîtrise du noir et blanc et de ses ombres et contrastes, et à Balzer de donner libre cours à une fantaisie échevelée qui tourne à la farce philosophique. Nos amis roulent ainsi dans le modèle de camion Citroën qui écrasa jadis Barthes alors qu’il sortait du Collège de France (« Petite réminiscence : sans elle je ne serais pas là » précise-t-il non sans malice), Foucault, dont le regard inquiétant et inquisiteur est fort bien rendu, pique une des crises de colère qui ont fait sa légende en s’en prenant à un chat tout droit sorti de Krazy Kat (hommage à Herriman) et Deleuze tombe sur le fameux constructeur des machines qui font marcher les enfers en la personne de… Buster Keaton. C’est alors que le récit prend une tournure inattendue sous la forme d’un trompe-l’œil narratif. Keaton et Deleuze rencontrent Orphée, dégaine de rock star et s’exprimant en v.o. (grec ancien), poursuivi par les Ménades et à la recherche d’Eurydice. Cette irruption incongrue du romanesque (Deleuze se mue en as du nunchaku (!) pour défendre Orphée) n’est pourtant qu’un prétexte et une énième variation sur le motif de la répétition, un peu « compulsionnel » selon les mots de Keaton. Les amateurs de Deleuze, que cette œuvre déconcertera peut-être quelque peu, pourront alors se poser une légitime question, au vue de la réussite de l’entreprise : A quand la première bande dessinée authentiquement rhizomatique ?