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Il y a quelque chose d’essentiel qui distingue la bande dessinée japonaise de son homologue occidental : le refus de rechercher systématiquement l’harmonisation entre le contenu et la forme. Un postulat qui a tendance à décliner depuis quelques années mais qui s’adapte sans problèmes au manga Gen d’Hiroshima (Hadashi no Gen), datant de 1973. Ca n’est d’ailleurs pas tout à fait un hasard qu’Art Spiegelman, l’auteur de Maus, ait adoubé cette troisième tentative de réédition en France de l’oeuvre de Keiji Nakazawa d’une préface. Lui aussi était parvenu à retranscrire l’Indicible -la Shoah- en bande dessinée, en abrogeant toute idée de « style », en refusant d’esthétiser l’Holocauste jusqu’à l’indécence. Cette démarche est sans doute moins volontaire chez l’auteur de Gen d’Hiroshima. Nakazawa dessine mal, ou, du moins, il ne s’écarte pas une seule seconde des préceptes de Tezuka, à l’instar de la plupart des mangakas des années 70. C’est ce qui le sauve. Même si Nakazawa s’intéresse plus à ce qui a précédé et suivi le lâcher de la bombe atomique sur Hiroshima, il évite soigneusement de sublimer ou de surdramatiser l’événement. Ce que d’autres auteurs ne manqueront pas de faire par la suite, en se cachant néanmoins, un peu lâchement, derrière la métaphore. Préférant la bouffonnerie au mélo, l’excès burlesque au tire-larmes, l’auteur construit sa chronique autofictionnelle comme une satire. Une satire mordante et -c’est sans doute le paradoxe le plus étonnant de Gen d’Hiroshima– violemment anti-Japonaise. L’entêtement des autorités nippones à refuser la défaite comme cause directe et quasi-unique des drames d’Hiroshima et de Nagasaki, il fallait oser. Spiegelman lui-même y voit, dans sa préface, une « faiblesse » voire une « carence ». C’est au contraire plutôt courageux de faire l’impasse sur l’indiscutable cynisme des Américains par trop pressés d’essayer leur terrifiant joujou nucléaire sur le terrain. Nakazawa préfère montrer en exemple l’attitude du père de famille, profondément pacifiste, résistant aux brimades de la police et de ses voisins ignoblement conformistes et fanatiques. Sans le sacraliser -le père entraîne toute sa famille dans sa chute et n’hésite pas à infliger de sévères branlées à ses enfants-, ce qui le rend d’autant plus humain. La lutte contre l’abrutissement collectif, voilà le vrai sujet du premier volume de Gen d’Hiroshima, bien plus que la déflagration elle-même, traitée de manière particulièrement bouleversante, mais presque évacuée en fin de tome. Restent désormais à aborder le thème de la survie : pour Gen et ce qui reste de sa famille. Et celui du retour difficile à la lucidité : pour l’ensemble de la société japonaise.