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Il y a dix ans, on publiait pour la première fois en France Calvin et Hobbes. Depuis deux ans, les éditions Dupuis tentent de faire découvrir un autre grand auteur américain : Gary Larson. Enfant, il lit beaucoup de comics tout en cultivant en dilettante son goût pour le dessin. Si la biologie semble l’attirer davantage, il débute néanmoins une carrière de dessinateur en 1980. Enorme succès : ses recueils -connus sous le nom de The Far side- se vendront à plus de 31 millions d’exemplaires (300 millions d’albums pour Peanuts, 250 pour Astérix).

L’emploi du terme « auteur américain » à la place de celui d' »auteur de BD » n’est pas gratuit. En effet, la démarche de Gary Larson s’apparente davantage au dessin d’humour qu’à la bande dessinée. Sur la forme, on pourra le comparer à Sempé : dessins isolés avec, de temps à autre, un phylactère, quand il ne s’agit pas d’une simple légende. Quant à l’inspiration, on pourrait la rapprocher de certains travaux de François Boucq : goût de l’absurde, du non-sens ou du simple « petit décalage ». Il ne faut donc pas s’étonner de voir, dans ses livres, des animaux conduire, deux cours d’eau tailler une bavette ou encore des protozoaires porter la cravate… Gary Larson sait jongler comme personne avec des éléments qu’il sort de leur contexte d’origine. Cela peut aller du point de vue humain appliqué au concept animalier à, plus concrètement, trois cactus passant pour des Martiens en débarquant d’une soucoupe volante chez des Esquimaux… Sommaire, son dessin dévoile d’autant ses cibles de prédilection : la plupart des femmes, dans Gary Larson 3, sont affublées ainsi d’une coiffure ridicule et de lunettes aux extrémités pointues, tandis que tous les petits enfants sont obèses… Le champ d’investigation semble n’avoir d’autre limite que l’humour.

Une bonne culture générale est nécessaire pour pouvoir pleinement apprécier cet auteur. Ses références sont multiples et touchent à des domaines si divers qu’un petit lexique référentiel ne serait pas de trop à la fin de l’ouvrage (l’équivalent du « Dossier de l’album » d’Aire Libre ?). A preuve, ce dessin du premier tome, dans lequel une baleine blanche au volant d’une voiture vient d’en emboutir une autre. Un homme à la jambe de bois en sort, un harpon à la main. Le commentaire dit : « Damned ! Il y a des millions de personnes dans cette ville, et regardez qui j’ai embouti. » Ceux qui n’ont pas lu Moby Dick de Melville, qui raconte l’histoire d’un capitaine qui a passé sa vie à chasser une mythique baleine blanche, auront laissé échapper la « substantifique moelle » du gag. Ce qui ne signifie pas que The Far side s’adresse à un public restreint. Bien au contraire, une lecture partagée de la série permettra de longues discussions et explications entre lecteurs…