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5
sur 5

« Let me be your tiger bear and nico. » David Berman (Silver Jew) est un surdoué vétéran de l’explosion punk-folk, ou anti-country, des 90’s, quand l’indie-rock donnait le ton avec Nirvana et Pavement sur MTV. A cette époque, Drag City Records nous envoyait de Chicago de petits EPs-chefs-d’oeuvres comme celui de Smog (A Hit) ou Palace (Ohio river boat song) et surtout le sublime Dime map of the reef des Silver Jews, où David chantait à tue-tête dans quelque chose qui sonnait comme un téléphone : « Canada, Canada, Canada… ». Tous ces petits Silver Jews EPs, sept pouces vinyle 180g, que beaucoup ont découvert avec le sticker « transfuge de Pavement » sur la jaquette, comptent parmi nos meilleurs souvenirs indie-rock des 90’s.

Dix ans après, le song-writer le plus diplômé du Tennessee et de Navarre, reste toujours dans l’imaginaire collectif le double barbu du bon Stephen Malkmus (Pavement). Ce dernier a d’ailleurs participé à Starlite walker et American water, deuxième et quatrième volets de la saga d’argent. Cependant, les chansons de David Silver créent un monde singulier, unique et magnifique, dont Bright flight, cinquième long opus, fait partie. Un monde où des « troupes d’anges se font descendre et se dissolvent en touchant terre », tel que décrit dans l’ouverture du fabuleux livre de poésies de David : Actual air (Open City Books).

Pour ce nouvel album, bien que David Berman s’avoue effrayé dès le premier morceau de « ne plus être le même » et d’être « éclair et pluie », la voix grave Coheniène est toujours là, mixée encore un peu plus fort qu’à l’accoutumée, si c’est possible. Et, comme d’habitude un groupe de professionnels de l’amateurisme, qui cultive les accrocs et les petits décalages comme Santana travaillerait ses gammes le matin, l’accompagne. Toute l’orchestration de l’album s’encre un peu plus dans la country de Nashville, où David a élu domicile, avec des choeurs féminins et des guitares steel-slide des familles. Plus encore qu’avant, on pense aux Rolling Stones de Exile on main street, comme sur l’éblouissante fin de Room games and diamond rain avec sa double envolée de guitares. Des bonnes ballades country, à dos de mulets ou avec des chevaux dont « les quatre jambes sont comme quatre fusils bruns », David en fait de plus en plus à travers le Tennessee, une bouteille de whisky fraîchement distillée à la main, pour finir « dans un duplex près du Réservoir, où chaque pensée vient comme un coup de poing ». La voix cotonneuse sent la gueule de bois, en effet, et de la « fièvre du vendredi soir » jusqu’au « mauvais côté du dimanche matin », on imagine qu’il pleut du Triple Sec sur Nashville.

Le song-writing des Silver Jews est toujours impeccable, acide et amusant. Les mélodies négligemment fredonnées par Berman s’incrustent dans le crâne, comme celle de Time will break the world, avec sa petite touche Nick Cave pour le refrain. Ceci dit, il n’est plus nécessaire de rapprocher les Silver Jews d’autres formations, tant le sillon, que Berman creuse obsessionnellement et invariablement depuis le premier EP, porte désormais sa marque. Toutes ces ballades branques sont portées par des textes uniques, un peu désabusés, nonchalants, et fantastiques. La musique des Silver Jews, fleuron de l’indie-rock américain, est un petit avion d’argent qui transporte les mots d’or de son pilote. Même si, depuis Américan water, il nous case un titre instrumental, peut-être pour respirer un peu. Avec Bright flight, David Berman est toujours un maître, futur classique pour les nostalgiques des 90s. Il ne manque plus qu’une tournée Silver Jews qui passerait devant nos portes, et le bonheur sera total.