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sur 5

Est-il encore nécessaire de présenter le label Ghost Box ? Rappelons que cette impeccable nébuleuse, fondée en 2004 par Jim Jupp et Julian House et maintes fois évoquée dans les pages de Chronic’art, travaille à l’édification d’une collection d’albums de library music imaginaire, avec pochettes génériques et titres évocateurs. Ces récipiendaires multitâches de la tradition britannique des visionnaires (William Blake et consorts) recomposent une archéologie émotionnelle, faite de correspondances entre l’art utilitaire, la technologie, la physique quantique, l’alchimie, ou les rêves jamais perdus de l’enfance. Fourmillant de références très spécifiques à l’occultisme et au monde de l’illustration sonore, leur travail n’est jamais simplement rétrospectif, il traverse aussi merveilleusement le zeitgeist.

De son côté, Jon Brooks, dans son centre de recherche The Advisory Circle, aborde la réflexologie comme discipline de la musique moderne, et propose une méthode de concentration où de vieux grigous seraient les oracles de notre odyssée : comme de la surf-music pour ouija board, ou la bande-son idéale d’un jeu de rôle métaphysique pour super Nintendo. « We make the decisions, so you don’t have to », est-il dit en exergue, et l’ensorcellement peut commencer. D’un abord assez difficile, As the crow flies se révèle, à travers le prisme d’une production déshumanisée, à chaque écoute, d’une sensibilité froide mais souvent lumineuse. Si l’on aura quelques réserves à l’égard de pièces au climat douteux (Beyond the whylchem ou Now ends the beginning), ce ne sera que pour mieux entrevoir ce qu’un Harmonia pourrait faire aujourd’hui dans le cadre d’une production moderne. Passons outre la pantalonnade vocoderisée de Lonely signalman, et émerveillons-nous de ces hiboux magiques qui volent sur tout le reste de ce disque d’IDM médiévale de grande envergure.

Il faut savoir que Jon Brooks est autant fan de kosmische musik que de disco italienne, d’où son penchant pour des ambiances à la fois glaciale, lunaire et sentimentalement mièvre. Mais, à l’instar de Kraftwerk, il sait faire chanter un synthétiseur et évoquer tout aussi bien la mélancolie nucléaire que le jubilatoire d’une voie d’autobahn survolée de sorcières. Brooks arriverait presque à nous convaincre qu’il n’y a pas tant besoin de cachet pour faire passer la pilule du tout-numérique. Ces mélodies hérétiques chamarrées de motifs ambients, entrecoupés de fulgurances pastorales et gandalfiennes (Ceridwen, pourtant bourrée de reverb digitale sur guitare acoustique digne de Shahin et Sepehr) nous font imaginer ce qui aurait pu survenir si l’on avait cryogénisé François de Roubaix dans un spoutnik pour le faire revenir aujourd’hui écrire une musique pour hobbits geeks de Birmingham. De Here ! in the wytchwoods à Unforgotten path en passant par le céleste As the crow flies, l’astral Wheel of the year ou le très rambo-resque Modern through movement, les enregistrements extrêmement lisses de Jon Brooks sont des havres solaires propices à la rêverie et à l’ouverture de ses chakras même en plein Fahrenheit 451. C’est la musique que jouerait Merlin l’enchanteur sur l’île Häusermann, avec une baguette magique dessinée par Dieter Rams. En bonus de cette envolée de corbeaux inégale mais plutôt indispensable, Il faut foncer écouter les très inspirés Music for Dieter Rams et Music for Thomas Carnacki que Jon Brooks a sorti en parallèle sur son propre label Digital Café Kaput.

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