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5
sur 5

Tourné en 1991, A Scene at the sea est le dernier film de Takeshi Kitano encore inédit en France. Sa sortie, étonnamment tardive, nous permet pourtant de découvrir un film qui concentre brillamment la quintessence du style du cinéaste.
Film atypique -qui prouve, s’il est encore besoin de l’assener, que Kitano est un auteur diversifié, et pas seulement un spécialiste des yakuzas-, A Scene at the sea est presque entièrement muet. Centré autour d’un jeune couple de sourds muets, le film débute au moment où le jeune homme se prend d’une soudaine passion pour le surf. Le cinéaste prend alors un malin plaisir à filmer ce micro-événement avec une simplicité frisant une banalité provocante. Un décor, souvent la même portion de plage, quelques personnages, et une histoire se résumant presque à leurs monotones allers et retours pour aller surfer.

Par son extrême épure, A Scene at the sea pourrait bien être l’œuvre la plus radicale du cinéaste. On y sent une volonté d’aller à l’essentiel, en dégageant l’histoire de tout détail sur-signifiant. Dépouillés de leurs oripeaux narratifs superflus, les personnages, dont la psychologie nous est dérobée par l’impassibilité de leur visage, agissent mécaniquement. Pantins maniés par un démiurge à l’esprit burlesque. La structure du film tend d’ailleurs, par son découpage en saynètes, vers la période des premiers temps du cinéma comique. Les scènes reflètent une conception originelle tributaire d’une issue rapide qui les clôt efficacement. A Scene at the sea, comme le reste de l’œuvre du cinéaste, repose sur une logique du morcellement proche de la technique du gag. Son art des situations redonne à ce mot un sens pleinement cinématographique. Par la composition de ses cadres, souvent élaborés comme espaces centripètes d’un conflit interne (entre l’avant et le derrière ou la gauche et la droite du plan), mais aussi par son montage comme source de confrontation des images, naît un langage fondé sur le choc et le heurt. De cette manipulation surgit une finalité tour à tour pathétique et humoristique.

En contrepartie de la quasi absence de dialogues, la musique de Joe Hisaichi, dont c’est ici le début d’une fructueuse collaboration avec Kitano, prend à sa charge l’expression des sentiments. Les scènes les plus triviales sont ainsi doublées de la partition du musicien qui, en contrepoint des images, nous ouvre le cœur des personnages.
Loin d’être un brouillon préparant les chefs-d’œuvre à venir, A Scene at the sea est sans nul doute l’un des meilleurs films de Takeshi Kitano, si ce n’est le meilleur. Il confirme le talent d’un cinéaste en état de grâce, à la filmographie jusqu’à présent parfaite.