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4
sur 5

De loin, The Last Kingdom a tout du show opportuniste venu ronger l’os du soap historique. À l’ombre des Vikings ou Bastard Executioner, cette adaptation du premier volume des Histoires Saxonnes de Bernard Cornwell est pourtant l’une des pièces les plus réjouissantes apportées au genre à la télévision. Prenant place dans l’Angleterre du IXème siècle au moment où les Vikings venus du Danemark envahissent le pays, la série suit la trajectoire d’Uhtred Ragnarson, un noble Saxon qui, enfant, est kidnappé puis élevé par les Danois. Partagé entre deux cultures dans un monde en guerre, il devient adulte un héros apatride, pactisant avec Alfred le Grand, roi du Wessex, dans l’espoir de récupérer les terres de son père biologique tué sur un champ de bataille. Fuyant la menace Viking (ses anciens frères l’accusant du meurtre de son père adoptif) alors que son coeur, son esprit et son corps sont dévoués à ceux qui furent sa seconde famille, Uhtred est un beau personnage balloté, têtu, entier, courageux, sans cesse prêt à se brûler les ailes ou bousculer les conventions par honnêteté ou désir de justice. En se créant ainsi une vraie figure de païen solitaire, forcé de trouver son chemin dans un monde où le religieux a le dernier mot, la série dresse autant le portrait d’une époque, qu’elle renoue avec un héroïsme anar, embrassant la jeunesse de son personnage par des morceaux de bravoure parfois sidérants.

Dans un genre aujourd’hui quasi saturé, The Last Kingdom trouve là non seulement le moyen de se distinguer mais aussi son écriture : toute en ellipses, elle laisse constamment le relais à une mise en scène aérée fuyant les digressions inutiles. Loin de tout blabla bourratif et autres coups fourrés à rallonge que le médiéval aime saupoudrer à l’envie, The Last Kingdom va droit à l’essentiel, taillant chaque recoin du récit pour que celui-ci avance avec son personnage principal. Si le rythme ralentit après un premier épisode fascinant d’urgence, la série ne semble jamais vouloir lâcher cette rapidité d’exécution qui fait de l’action son moteur, et du regard d’Uthred son carburant. À mi-parcours du show comptabilisant huit épisodes, tout dans l’intrigue, les situations, la mise en place, le développement, est direct et dénué de fausse ambiguïté. Il est bien question de complots ou de trahisons, mais tout est limpide, dense, jamais flouté par une quelconque zone d’ombre artificielle. Ainsi le temps défile avec un sens de la coupe et du rythme parfois proche du cinéma : aucun regret pour faire des bonds de plusieurs mois voire années, ni d’embarras à ne jamais épaissir les épisodes pour restituer le contexte. Cette confiance dans le récit, qui ne s’en trouve perdant ni dans ses enjeux ni ses personnages (d’une immédiateté permanente), donne à la série ce souffle étonnant que la mise en scène passe son temps à déployer, jusque dans sa photo d’une beauté parfois saisissante.

Dès les premières images de The Last Kingdom, des plans du 13ème guerrier refont surface. Pas parce qu’il y est aussi question de vikings ou d’altérité, mais car on a beau chercher, rarement un genre similaire, plus encore à la télévision, ne s’est autant collé à la beauté des lumières naturelles. Des scènes entières sont tournées dans les conditions des films de Terence Malick, pour l’angle parfait d’un soleil couchant se découpant à la lisière d’une montagne, laissant sur le visage des acteurs cette coloration diaphane de bleu et orangé mélangés. Plus qu’une question de direction artistique, The Last Kingdom pense ses scènes selon les conditions du tournage, laissant ainsi apparaitre de vrais moments volés et vivants à un environnement, là où le genre a trop souvent l’habitude de mettre les éléments sous cloche. Ce traitement, quasi constant (certaines scènes de nuit, affolantes de variations chromatiques), donne une vibration décuplant à la fois l’immédiateté du récit (les scènes baignant dans une lumière éphémère), tout en créant des séquences entières brûlant d’une furie moyenâgeuse – que la présence de Rutger Hauer, au générique du premier épisode, semble vouloir connecter à La chair et le sang.

Bien moins bourrin que le bourreau bâtard de Kurt Sutter diffusé simultanément, The Last Kingdom trace sa voie parmi les fresques historiques britanniques de la BBC (America ici). La série renoue avec l’esprit du feuilleton à l’ancienne, poursuivant ses péripéties sans artifices, préférant la transparence à l’enfumage, le classicisme du serial aux relectures auteuristes cheap de la tragédie. On ignore si la série continuera, si la chaîne adaptera les autres romans de Cornwell (qui compte trois autres tomes), mais quand une série réveille les souvenirs du cinéma de McTiernan et de Verhoeven sans la prétention de les imiter, avec autant de simplicité et pourtant d’allure, on veut bien signer pour une suite.