Sur le papier, imaginer une saison 2 aux Hommes de l’ombre, succès public (4.9 millions en moyenne pour la saison 1) et critique (en majorité) pour France 2 relevait de l’évidence. Mais voilà, on est en France, au pays de la littérature et du septième art, certainement pas encore celui des séries. Aux Etats-Unis, les séries de network suivent un processus précis tout au long de l’année, qui les conduit soit à l’annulation, soit au renouvellement pour la saison suivante – et pas pour dans trois ans. Même pratique chez les Anglais, surtout avec des succès en main. Si un changement de casting ou de showrunners doit avoir lieu, le téléspectateur ne s’en rendra pas compte. En France, des exemples comme Clara Sheller sont révélateurs. La série n’a pas connu de suite logique (tout le cast a été renouvelé dans une saison 2 arrivée avec trois ans de retard), car chaque saison est un cas à part. Premier souci : les acteurs. Mélanie Doutey, visage et âme de Clara Sheller, se désiste. Le fait de ne pas avoir de contrat établi sur plusieurs années avec les acteurs principaux de la série expose à ce genre de gros pépin, et on se retrouve fréquemment avec une coquille conceptuelle vide en lieu et place de la série espérée.

La loi des séries

Les Hommes de l’ombre ont vécu une histoire similaire. Après la saison 1, Nathalie Baye n’a pas une envie délirante de signer pour une saison 2. Elle fait mine d’attendre les scénarios de Dan Franck et, après lecture, décide de botter en touche. Dépité, le scénariste, qui a du jeter plusieurs scénarios d’épisodes à la poubelle, quitte le navire. Il trouvera refuge chez Netflix, mais c’est une autre histoire. A propos de cette défection de Nathalie Baye, la productrice des Hommes de l’ombre, Charline De Lepine, a eu des mots éloquents envers l’actrice lors d’une présentation cet été au Festival Série Séries : «Nathalie Baye n’a jamais fait partie de la troupe des Hommes de l’ombre». Ambiance. Après le départ de Dan Franck, c’est le réalisateur Frédéric Tellier qui met les voiles. Nouveau coup dur dans un pays où, symbole du poids du cinéma dans la culture hexagonale, le réalisateur de série a bien plus d’influence qu’ailleurs. Pendant ce temps, France 2 s’impatiente. Mai 2013. Les producteurs doivent trouver des «super scénaristes», capables de repartir de presque zéro, et d’écrire les six épisodes de la saison 2 en trois mois. Sinon, la série disparaîtra. Marie Guilmineau (Main Courante, Boulevard du Palais) accepte la mission, supplée par Sylvain Saada (1788 et demi).

 

L’histoire est modifiée de fond en comble tout en gardant l’idée de départ de trois saisons : la première sur la conquête du pouvoir, la deuxième sur son exercice et l’après (une saison 3 où le personnage se représenterait face aux Français). La saison 2 prend donc ses quartiers dans les bureaux de l’Elysée. Anne Visage (Nathalie Baye) a perdu les élections aux dépends de son concurrent, Alain Marjorie. Ce dernier est pris en tenaille entre une femme bipolaire et difficile à gérer (Carole Bouquet), et un scandale financier qui implique l’un de ses ministres. Le communicant Simon Kapita (Bruno Wolkowitch) est alors appelé en renfort. «On a fait du Président de la République un peu ce qu’on a voulu», se souvient Marie Guilmineau, qui avait Carole Bouquet en tête pour ce rôle à la Cécilia Sarkozy (une femme qui ne veut pas être là où elle est et se sacrifie sur l’autel de l’ambition de son mari) meets Valérie Trierweiler (pour le côté émotionnel et ingérable médiatiquement parlant). Voilà pour le pitch de cette saison 2, écrite dans l’urgence. «Cette rapidité a été paradoxalement bénéfique au projet. Ca devrait être la norme pour avoir des séries qui reviennent tous les ans» pense à posteriori la productrice Charline De Lepine. Allez, un dernier petit pépin pour la route : dix jours avant le tournage, l’actrice Valérie Karsenti plante l’équipe. Cette habituée des séries (Reporters, Maison Close, Scènes de ménages, Résistance…) n’a pas résisté à l’appel du cinéma. Elle est remplacée au pied levé par Emmanuelle Bach, qui reprend le rôle assez important de l’ex-femme de Simon Kapita, également journaliste politique.

A quoi ressemble cette saison 2 des Hommes de l’ombre après toutes ces péripéties ? Les deux premiers épisodes tiennent debout et l’esprit de la série a été globalement préservé. Pour éviter la période de «l’Etat de grâce» après une élection, les scénaristes ont opté pour une ellipse de un an. « Je voulais raconter l’exercice du pouvoir avec un Président installé dans ses meubles. » justifie Marie Guilmineau. Les premières minutes du premier épisode apparaissent du coup assez superficielles, car uniquement destinées à conclure le cliffhanger lointain de la saison 1. Avec ses forces (une remarquable concordance avec l’actu) et ses faiblesses (trop de manichéisme), cette saison 2 arrive enfin sur France 2. Entre la diffusion du pilote des Hommes de l’ombre en janvier 2012 et l’arrivée du premier épisode de la saison 2 le 1er octobre 2014, il se sera écoulé deux ans et neuf mois. Ce n’est pas un cas isolé en France. Clara Sheller, Les Revenants ou David Nolande sont autant de séries audacieuses, de propositions originales accueillies avec succès par le public, qui ont connu des gestations de saisons 2 chaotiques ou avortées.

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