Depuis le temps que le monde se répartit entre les gens inscrits sur Meetic et ceux inscrits sur AdopteUnMec, il fallait bien qu’une série se penche sur la question tragicomique de l’online-dating. Après Skins et ses ambitions réalistes, Bryan Elsley, showrunner et scénariste, se recentre sur un concept simple : deux inconnus, un décor et une expérience universelle : la first date.

Le premier épisode s’ouvre sur la rencontre plus ou moins consentie entre David (Will Mellor), père de famille veuf et Mia (Oona Chaplin), londonienne sexy et indécise, résolue à être désagréable. Mettant en scène de constants allers retours entre confrontation et séduction, cette ouverture énigmatique annonce la couleur : ces dates ne se termineront peut-être pas comme elles ont commencé. En neuf épisodes (qui correspondent chacun à une rencontre) ils seront onze personnages, des paires évolutives qui se tournent autour, se découvrent et souvent se confrontent dans un brouhaha d’égos, de mensonges et de sarcasme. Pari risqué qu’est celui d’un concept réduit à un minimalisme presque théâtral, tout se joue dans les dialogues, la nervosité des premières minutes, les rencontres de personnalités. Le climat s’installe dès le lever de rideau, malaise, distance, jugements et malentendus font office d’arcs narratifs alors que le potentiel comique de la rencontre repose sur l’opposition de personnalités souvent extravagantes. Dans ces bars à vins londoniens où les personnages ont bien du mal à dissimuler leurs obsessions personnelles et habitudes bizarroïdes, aucune place n’est laissée au hasard : le sens précis du timing d’Elsley est mène la danse. Même lorsque tout paraît « normal », la série nous rappelle à ses obligations scénaristiques, il ne s’agit pas de s’enliser dans des conversations, de faire connaissance mais bien de distraire le spectateur en s’appuyant sur le potentiel whats-the-fuck de chaque rencontre. Jamais en reste de mauvaises surprises, le décalage brutal est le leitmotiv de cette série. Après six ou sept épisodes, forcément, le rebondissement tapi dans l’ombre commence à se deviner mais Dates n’a pas l’ambition d’un True Detective et le suspense n’est pas la spécialité locale.

En revanche, la série évite habilement la facilité des clichés – là encore non sans rappeler Skins, il y a systématiquement chez un personnage quelque chose que l’on n’attend pas, ce très anglais grain de folie (souvent au sens propre) qui fait la spécificité des personnages de Bryan Elsley et Jamie Brittain. Pour les six scénaristes, la règle d’or semble être de se jouer de notre frustration : envie d’en savoir plus que les personnages, d’en voir plus qu’eux, si le spectateur est le troisième invité du rendez-vous amoureux, il ne sait pas non plus à qui il a à faire : célibataire frustré(e), mythomane marié(e) ou sociopathe condamné(e) ? Au-delà de la curiosité naturelle que provoquent ces personnages souvent réticents à se montrer tels qu’ils sont, c’est le vice caché de chacun qui intrigue, ce côté freak dont le stade de développement déterminera souvent le dénouement de cette courte romance. Jusqu’où peut-on aller pour déjouer la solitude d’une grande ville ? Elsley choisit de répondre avec humour, on rit bien sûr de l’incongruité des duos mais aussi de l’absurdité des réactions passives-agressives de ceux qui en arrivent à chercher « juste quelqu’un de normal ». Le comique de caractère s’appuie sur un comique de situation plus efficace et moins attendu, qui a bien raison de compter sur un scénario à rebondissements maitrisé. Malentendus et revirements font penser à une pièce de boulevard, mais il faudrait y voir aussi une satire des comportements modernes, car ce dont on se moque en réalité c’est bien de ces personnages contradictoires qui cherchent l’amour comme un T3 sur l’île Saint-Louis. Est-ce que ces histoires veulent nous convaincre que le monde est peuplé de tarés névrosés? Peut-être bien, mais entre incompatibilité chronique et répliques cinglantes, il y a toujours une place pour l’identification, la compassion ou la consternation.

Même s’il s’intéresse désormais au monde des adultes, Elsley parvient tout de même à contourner le piège du pathos en abordant le thème de la solitude amoureuse par le prisme du premier rendez-vous où tous les paris sont encore ouverts. Au pays du nec plus ultra des comédies romantiques – les adaptations de Jane Austen, les films de Richard Curtis ou encore toute apparition de Hugh Grant – Dates fait office de nouveauté et s’inscrit dans un réalisme brut, nous convaincant parfois que de telles histoires ne s’inventent pas. Plus proche d’un romantisme à la Nick Hornby ou Helen Fielding – une Bridget Jones moderne trouverait aisément sa place dans le casting de célibataires de Dates – Elsley abandonne ses bagages de scénaristes pour teenagers et laisse les excès trop romanesques derrière lui. Il semblerait qu’entre les épisodes, ces personnages contemporains continuent de vivre indépendamment de la caméra, on les retrouve dans un bar comme l’on retrouve de vieux amis, curieux de savoir comment leurs quêtes de l’amour évoluent. Mal, pour la plupart.

Dates dévoile sur les dynamiques bancales des rencontres en ligne ce que Skins révélait des mœurs légères de la jeunesse britannique: bien que pas très morale, on touche une parcelle de vérité. Définie par un format dynamique et par un concept amusant tant qu’on ne le répète pas sur dix saisons, il y a peu de chances que Dates connaisse une suite – à condition que le showrunner ait retenu la leçon de Skins, à savoir qu’aucun concept ne s’étire à l’infini.

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