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sur 5

Au lit visiteur ! Ne résistez pas à l’invitation de ce large futon blanc, si grand, si doux… Placez les écouteurs sur vos oreilles, allongez-vous, fermez les yeux et laissez-vous griser par la musique… Vous voilà hors du temps, dans un espace qui n’est plus que sonore, hors des murs du centre d’art contemporain dans lequel vous venez d’entrer. Ce centre s’appelle PS1 (Primary School 1), du nom de l’école primaire désaffectée qui fournit les locaux à un organisme qui se voulait, et se veut toujours, alternatif.
La première salle s’intitule Bed of sound (« le lit du son »). Près d’une vingtaine de visiteurs peuvent s’allonger sur un lit d’environ 15 mètres de long et plonger dans des univers musicaux aussi éclectiques que ceux de Vito Acconci, Walter Munch, Panasonic ou The Residents. L’idée est originale, ludique et fait une place d’honneur à un médium artistique trop souvent relégué au second plan. Quelques mètres plus loin, la musique est collective, offerte à tous sans le filtre des écouteurs. Max Neuhaus expose ses dessins un étage plus haut. Expression d’une sensibilité proche du paysagisme, ses croquis tentent de cerner le son dans l’espace, de circonscrire, au crayon, la résonance des bruits de la ville ou d’un métro qui passe. Tentative poétique de matérialiser l’immatériel, les dessins donnent une dimension nouvelle à l’œuvre musicale de Max Neuhaus tout en s’accordant harmonieusement avec l’ambition générale du centre d’art.

PS1 fut créé en 1971 à l’initiative d’Alanna Heiss en vue d’accueillir les œuvres d’artistes ignorés ou reniés par les institutions muséales. Inscrit dans un mouvement de réappropriation et de réaménagement d’espaces désaffectés ou abandonnés, la création de PS1 est l’expression même du refus des modes d’exposition institutionnels. Ouvert à tous les médiums (peinture, musique, sculpture, photographie, installation), PS1 se veut lieu de vie, d’action et d’échanges. Concerts et performances musicales menées par différents DJ ont lieu régulièrement dans la cour d’entrée, et une large structure en bois abrite un bassin pour citadins en mal de fraîcheur le temps d’un été. Quelques mètres plus loin, une cabane abrite un sauna…
Hors les murs, dans les murs, sur les murs… L’art s’est approprié chaque parcelle de l’espace. Une balançoire pend au centre de la salle consacrée à Carola Dertnig et invite chacun à peindre, avec les pieds, au rythme des va-et-vient aériens. Une classe d’enfants initia le projet (une projection vidéo diffuse la performance) ; au visiteur à présent de jouer, de créer au hasard des coups de pied une œuvre collective à jamais inachevée. Dans les sous-sols, installations vidéo (Drive, 1999, de Jordan Crandall par exemple) et maquettes (Action at a distance, 2000, de Ricci Albenda) se sont glissées entre les tuyauteries et les machines, exploitant pleinement l’atmosphère inquiétante et fascinante des lieux. Au détour d’un couloir, cris et bruits de métro évoquent l’hystérie frénétique de la ville au loin, pourtant si proche. New York s’est engouffré dans les toilettes du sous-sol (une installation de Jocelyn Shipley). Une femme en manque d’amour gémit. Les lumières clignotent, jaunes, rouges, parfumées… L’ensemble est oppressant. Il faut remonter dans les étages.
Claude Lévêque s’est emparé des cages d’escalier : les miroirs placés au plafond renvoient l’image du badaud à l’infini ; de petites lampes rouges tamisent la montée, tandis que la ville s’embrase au travers des vitres teintées. Couleurs, clignotements des lumières et bruits répétitifs évoquent, avec sensualité, l’univers des boîtes de nuit. Les « stars » de l’art contemporain ne se cantonnent pourtant pas aux seuls escaliers : Richard Deacon déploie une sculpture métallique aux côtés d’une toile de Basquiat tandis qu’une armoire peinte de Bertrand Lavier fait face aux balles de basket de Vito Acconci. Tony Cragg, Cindy Sherman, Anish Kapoor… les noms défilent, les œuvres se juxtaposent et l’on en vient à se demander où sont passés ces artistes sans nom dont PS1 se voulait, à l’origine, le défendeur.

Bien que pluridisciplinaire et ouvert à l’expérimentation, PS1 ne peut plus se vanter d’être un lieu alternatif, marginal, libre de toute emprise institutionnelle. Les commissaires du MoMA (Museum of Modern Art) se sont associés à ceux de PS1 pour organiser et sélectionner la centaine d’artistes présentés dans Greater New York -l’une des nombreuses expositions organisées cet été. Quelques découvertes certes, mais le phénomène de starification institutionnelle domine. Reste à espérer que la marge de liberté de PS1 ne se laisse pas réduire à la volonté du MoMA et que ce centre d’art ne devienne pas l’annexe tentaculaire de la 53e Rue…