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Les employés du musée d’Art moderne de New York (le MoMA) sont en grève. Jamais contraste ne fut plus fort entre la réalité de la rue et le silence institutionnel : passé le barrage des prospectus et des exhortations à ne pas verser d’argent au musée, le visiteur accède au temple de la décontextualisation moderniste, au calme de la contemplation orchestrée. 24 expositions organisées dans le cadre du second cycle « MoMA 2000 », un découpage chronologique allant des années 1920 aux années 1960 (on se demande d’ailleurs ce que justifie ce découpage), les classiques de l’art moderne -tous issus des collections du musée. L’impact est fort, la visite épuisante, mais la leçon très claire. Depuis sa création, le MoMA n’a pas changé d’optique : son approche de l’art et de l’histoire reste formaliste et a-politique. Un petit plus toutefois : les œuvres ne sont plus seulement tributaires d’une vision moderniste manichéenne qui oppose au figuratif l’idéal de l’abstraction. Elles subissent, en plus, les effets réducteurs inhérents à toute approche thématique.

Que ce soit pour traiter de l’idée d’utopie, d’art moderne, de la guerre ou d’un artiste, les œuvres sont juxtaposées les unes aux autres dans une logique de concordance thématique qui étouffe leur force au profit de l’idée qu’elles sont censées illustrer. La salle intitulée « Walter Evans et Compagnie » procède par regroupements de pièces en résonance avec le travail de l’artiste. Ces regroupements sont au nombre de huit, nous est-il précisé à l’entrée de la salle. Aucun titre ne justifie pourtant la juxtaposition des affiches de Felix Gonzales Torres offertes aux visiteurs (Death by Gun, 1990), avec une affiche lacérée de Villeglé (1968), les photographies de façades ou d’intérieurs de Walter Evans datées des années 1930 avec les boîtes de soupe Campbell d’Andy Warhol. Faut-il comprendre que le thème est ici l’affiche ? La portée politique, esthétique ou réflexive des œuvres s’annule lorsqu’elle est ainsi soumise à la rigidité et à l’arbitraire du thème. On en arrive presque à se demander si ces cases thématiques ne furent pas inventées pour donner une place à chacune des œuvres si nombreuses de la collection du musée.

Picasso, artiste fétiche du MoMA, rentre, pour sa part, dans toutes les cases. On le retrouve aussi bien dans la salle « Art moderne malgré le modernisme » (Modern Art Despite Modernism) que dans celle consacrée à la guerre, à l’école de Paris, ou à l’utopie. La plus absurde des mises en scène se situe peut-être dans la section « Incorrect du point de vue anatomique » (Anatomically Incorrect) où le visiteur est invité à regarder les baigneuses au même titre que les poupées de Bellmer ou qu’une photographie de Cindy Sherman. Appréhendée sous cet angle étroit, la toile de Picasso se réduirait à l’expression d’une déformation anatomique…

Le parti pris thématique facilite d’autres mises en parallèle qui vont souvent dans le sens d’une glorification de l’abstraction et d’une vision finaliste de l’histoire de l’art. « Jusqu’où peut-on aller dans la simplicité » (How Simple Can it Get ?) rassemble quelques toiles de Fontana, d’Yves Klein ou de Rothko ; « L’art moderne malgré le modernisme » fait alterner œuvres figuratives et œuvres abstraites selon un agencement symptomatique de la vision progressiste du musée. La complexité historique des recherches plastiques disparaît au profit d’une théorie qui veut que l’art moderne se développe forcément sur la voie de l’abstraction.

Expression réductrice et formaliste des partis pris modernistes du musée, les 24 expositions organisées par le MoMA célèbrent le nouveau millénaire en refusant toute innovation, toute remise en question muséographique, restant fidèle à une vision de l’histoire de l’art datée des années 1950 lorsque « New York vola l’idée d’art moderne ». L’ensemble des expositions prévues pour le mois de septembre et censé évoquer les années 1960 à nos jours changera-t-il d’optique ?