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4
sur 5

Arnaud Rebotini va devoir garder la tête froide. En effet, tout le monde s’enflamme -à juste titre- autour de son premier album, Organique. Il nous avait déjà offert, depuis plus d’un an, une poignée de maxis en forme de teasers, sous le nom de Zend Avesta (auparavant, il s’était illustré notamment en compagnie de son pote Yvan Smagghe -de Rough Trade aussi, le véritable nid du label Artefact- dans Strobe), qui laissaient présager du meilleur. Impression confirmée à l’écoute de cet album, au casting aussi alléchant qu’impressionnant. Ont été convoquées sur Organique les voix de Roya Arab (ex-Archive), Mona Soyoc (ex-Kas Product), Hafdis Huld (ex-Gus Gus), Philippe Poirier (Kat Onoma) et monsieur Alain Bashung. Une distribution apparemment hétéroclite, mais pertinente, car liant les contributeurs par deux choses : d’une part leur talent intrinsèque, d’autre part la qualité de leurs projets musicaux personnels ou de ceux auxquels ils ont participé. C’est déjà pas mal.

Comment ne pas être heureux, de manière presque enfantine, de retrouver Mona Soyoc et sa voix si particulière, elle qu’on avait adulé du temps de Kas Product, l’un des groupes français les plus intéressants des années 80, malgré le manque de moyens -et qui sait, d’ambition- marquant toute leur production discographique. On se demandait ce qu’elle avait bien pu devenir -des rumeurs nous la donnant en triste situation. Ouf, elle est toujours là, et son organe vocal vénéneux produit le même effet : on reste sans voix en écoutant ses prestations, sur Aspiration et The Watcher, forcément deux des meilleurs morceaux d’Organique. Il faut dire qu’Arnaud Rebotini lui fournit, ainsi qu’aux autres invités, un écrin instrumental de choix, qui parvient aisément à l’autosuffisance. On ne ressent, pour ainsi dire, aucune baisse de tension sur la partie de l’album sans contribution vocale. Ich will dir helfen, le titre d’ouverture, en est un parfait exemple : un morceau qui convoque à la fois la grâce et la puissance, l’intelligence sans effets décoratifs superflus, ni moments de bravoure napoléoniens. On pensera peut-être au Death In Vegas des grands jours dans ce cas précis. Arnaud Rebotini -un nom qui inspire le respect au cercle parisien des fournisseurs et amateurs d’électronique- partage sans doute avec Richard Fearless un goût pour une certaine forme de classicisme racé… Qui ne s’interdirait pas grand chose, et surtout pas de faire fricoter entre eux divers genres musicaux.

En ce sens, le rock est présent presque partout, pas forcément par des sons de guitares sonnantes, mais plutôt par une question d’état d’esprit, d’ouverture. La musique classique et notamment contemporaine, l’une des passions musicales de Rebotini -qui, en écho à son passé de disquaire, est un « serial listener » -est également fort présente. Ecoutez, pour « voir », Ondine ou Organique ; l’ombre de Boulez, Ligeti voire Schönberg plane, le tout lié par un esprit très jazz dans la manière de couler les différentes parties entre elles, et de focuser tour à tour sur chacun des éléments constitutifs du morceau.

Roya Arab est… royale, Hafdis Huld presque sobre mais parfaite, Philippe Poirier impeccable et Alain Bashung carrément impérial dans une lecture musicale d’un texte de Jean Tardieu (l’auteur, en particulier, de la fabuleuse et irrésistible piécette Un Mot pour un autre), Mortel battement / Nocturne. Les arrangements vents/cuivres/cordes s’imposent tout en finesse en laissant respirer l’ensemble, lui donnant, lorsqu’il le faut, un petit supplément de force d’impact. Il ne restera plus, alors, qu’à vous faire part du jugement, identique à celui d’un Nick Kent (Libération) pour une fois inspiré : vivement recommandé.