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4
sur 5

Les dernières légendes vivantes se sont données le mot pour entrer dans nos chaumières cet automne : Mick Jagger montre sa chute de reins, Paul Mc Cartney tend la main, Bob Dylan tente de ressembler à Robert Zimmermann… Bref, ils ont tous l’intention de prouver qu’il faudra bien compter sur eux… La liste n’est peut-être pas close et mamy Yoko se joint déjà à la partie : elle est toujours aussi peu appréciée de ses congénères (cinquantenaires ou sexagénaires nostalgiques d’une certaine idée des silver sixties) et il y a fort à parier, on s’en doute, qu’ils se rueront de préférence sur le dernier effort des sus-nommés que sur ce Blueprint for a sunrise tout frais.

Et qu’est-ce que ça peut bien faire ? A 68 ans, Yoko Ono bénéficie enfin, après un quart de siècle de purgatoire, d’une réhabilitation toute fraîche auprès de kids qui n’étaient même pas nés quand elle entrait dans les dicos du rock : en 1995, sortait Rising mixes où Sonic Youth, Tricky, Cibbo Matto, Ween et d’autres faisaient une relecture de son album du moment, Rising . Les titres originaux n’étaient pas moins ambitieux ou novateurs que leur version remixée et, malgré un habituel échec commercial (Rising et son double sont en résidence éternelle chez tous les soldeurs), Yoko Ono peut, depuis, se satisfaire d’une certaine reconnaissance en tant que précurseur ou inspiratrice de nombreux groupes actuels. Mieux vaut tard que jamais.

Quoi de neuf ici ? Blueprint for a sunrise est résolument un objet curieux : il est fait de documents très divers (des titres live, des titres studio, des récents et de très anciens…) et évite un prévisible effet « patchwork décousu » grâce à l’économie de moyens dont use IMA, le jeune groupe qui accompagnait déjà intelligemment Yoko Ono lors de Rising. C’est un simple rythme cardiaque – très oppressé quand même – qui ouvre l’album pour une entrée en matière immédiate sur trois temps : I want you to remember me – A , aride et proche du cauchemar éveillé (Yoko Ono y incarne un mâle macho ordurier pour une scène de violence domestique) s’enchaîne sur le bad tripant I want you to remember me – B et les glossolalies passionnées de Is this what we do ? achèvent une trilogie introductive plus qu’efficace. La violence d’ouverture accompagne tout l’album : comme souvent, il y sera question de colère, de peur et de souffrance et le paysage musical accidenté et halluciné de Blueprint for a sunrise ne sera adouci que par quelques bornes plus sereines (le reggae extatique de I’m not getting enough ou les réminiscences de I remember everything). Partout ailleurs, Yoko Ono transporte sa voix au-delà du langage commun et même des mots pour dialoguer avec les saxophones free d’Ornette Coleman ou Coltrane.

Ceux qui sont familiarisés avec l’œuvre de la veuve noire retrouveront avec plaisir des extensions de l’album Rising comme Wouldnit et surtout Rising II qui permet d’évaluer la teneur des performances scéniques récentes de Yoko Ono lorsqu’elle est accompagnée par IMA : un rock hybride, brut et déstructuré où le jeu de guitare de Sean Ono Lennon (le fils de …) rejoint des plages que n’atteignent que les plus endurcis des « guitarroristes » (on pense aux phases les plus inspirées de Thurston Moore). Les fans les plus perspicaces reconnaîtront en Mulberry un aboutissement d’une chanson figurant en bonus track sur la réédition de Unifinished music n°2 : life with the lions un des albums-collages expérimentaux réalisés à la fin des années soixante par le célèbre couple. Il semble également que le très lennonien Soul got out of the box ait déjà été joué live… en 73 ! Qui s’en souvient ? Yoko Ono justement, qui livre le journal d’une femme du siècle, du sommet de son légendaire Dakota building, où elle a essuyé (parfois volontairement) les ires d’une bonne partie de la planète. Au-delà de la violence apparente de son discours, son message est un message d’espoir et de survie, une « ébauche pour un soleil qui se lève »…