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3
sur 5

C’est pas du tout évident de trancher sur le cas Yeasayer, déjà depuis leur premier album All hour cymbals. Un souci qui remonte aux racines du problème qu’on a avec tout Brooklyn, agglomération dont la culture se montre hyperméable au point même où il devient impossible d’établir une généalogie musicale dans le brouillard art-rock contemporain, devant la quantité d’acteurs et de copieurs en son sein, qui se trouvent souvent d’ailleurs être les deux à la fois (Animal Collective, Dirty Projectors, Gang Gang Dance, Celebration). S’il fallait se risquer à leur trouver une ascendance parmi les groupes dont Yeasayer partage au moins l’origine géographique, on imaginerait sans doute une messe entre les ballets folk plein d’enthousiasme du saltimbanque Tim Buckley, et les célébrations païennes des Talkings Heads autour de leur instrumentarium panoriental. Equilibre que Yeasayer tenait assez bien sur leur précédent All hour cymbals, dont au moins une bonne moitié (Sunrise, Wait for the summer, Waves, 2080, Red cave) compte parmi les cérémonies les plus exaltantes qu’on ait entendu depuis les funérailles de Tim Buckley.

Au lendemain d’une tournée européenne auréolée de succès, il conviendrait presque de les situer sur une carte folk à la suite à des Fleet Foxes ou Bon Iver alors qu’en fait, l’écart se creuse entre leurs concerts et leurs enregistrements : leur second album Odd blood ne retient presque rien de la genèse des Yeasayer, sauf peut-être les tentations électroniques du My life in the Bush of ghosts des David Byrne et Brian Eno. On se retrouve donc avec un drôle de disque à l’ADN mutant (Odd blood porte en cela parfaitement son nom), dont les compositions se déploient ou flétrissent au gré des morceaux. A mettre sur le compte des réussites, on trouve surtout les mélodies en ligne claire de la première moitié d’album, derniers reliquats de leur songwriting prospère. Parmi elles, on s’émeut de ces Ambling alp et ONE que les tempos allegro et la fougue des vocalises élève haut dans les nuages, ou des syncopes de Madder red, pupilles toutes écarquillées. Le reste se trouve très étrangement habillé, comme cet exercice de style FM années 80 (c’est horrible comme le refrain cheesy d’I remember ne leur va pas du tout : « You’re stuck in my mind / all the time »), ou au contraire tout nu devant le froid des arrangements d’un Strange reunion, à se demander où sont passées les couleurs chaudes qui drapaient leurs rituels passés. C’est tout à leur honneur de vouloir renouveler la messe, sauf le goût étrange à l’heure de partager leur sang, donc.