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4
sur 5

A la base, Yann Tiersen est un violoneux virtuose et malin, subtil et doux. A l’arrivée, le voilà multi-instrumentiste, à la tête d’une poésie musicale sans accrocs, chef d’un orchestre imaginaire, essaimant entre Brest et Paris, les notes mélancoliques tirées de l’univers qu’il s’est créé sur mesures, à coups d’archet joyeusement décalés, voire de bidouillages franchement expérimentaux (on se souvient d’un curieux maxi en collaboration avec Bästard en 1998). Mais, loin de l’imagerie d’une Bretagne romantique que se plaisent à lui coller les journalistes, rêvant secrètement de le voir honorer ce qu’ils ont pris pour une promesse de style, Yann Tiersen fait montre sur L’Absente d’une ingéniosité qui met à mal les contours du petit cercle folklorique au sein duquel on a voulu l’enfermer. Sur ce cinquième album, il rompt avec le minimalisme qu’on lui connaissait pour dévoiler la finesse qui l’habite. Et même si on avait déjà décelé en lui un compositeur hors des normes admises, notamment avec cette douce violence à peine perceptible qui bruissait sous les notes de Tout est calme, L’Absente est sans doute l’album sur lequel il élargit le plus le champ de ses idées, incrustant au coeur de sa musique une densité sonore qu’on ne lui connaissait pas.

S’ouvrant sur un scintillement tiré d’un piano pour enfant, L’Absente donne le ton dès les premières notes de A quai et dévoile l’album en un doux fracas étoffé de quelques sinuosités de violon, soutenu par une contrebasse à peine perceptible qui bat au rythme d’un coeur, entre tristesse et gaieté, comme un accord de sentiments mêlés entre lesquels on balance. Le ton monte et puis s’éteint sous le bruissement d’un vent léger, qu’on se gardera bien de comparer à la brise bretonne. Car il s’agit ici d’autre chose. Empruntant à la chanson française ce qu’elle peut avoir d’à la fois novateur et discret, Yann Tiersen a invité sur cet album de chansons, rien moins que Christian Quermalet des Married Monk, Dominique A. qui chantait déjà sur Le Phare projetant notre breton sous les projecteurs qui le dédaignaient jusqu’alors, les Têtes Raides et Françoiz Breut, juste retour des collaborations fructueuses sur leurs albums respectifs, ou encore Neil Hannon de Divine Comedy et Marc Sens, ami et collaborateur de Serge Tessot-Gay. Et si une ligne réunit ces collaborateurs sous la bannière d’un réalisme poétique, il se dégage de cet album une identité toute aussi forte, une atmosphère baignée de littérature et de rêves embrumés doublé d’une composition fine et aboutie, qui cherche au fil des titres à mélanger les sentiments sans qu’on parvienne à les démêler ou même à les nommer. Violons, cloches, boîtes à musique, accordéons, pianos et flûtes prennent sous les idées de Yann Tiersen des allures humaines, évoquant la vie, lui empruntant tour à tour ses sinuosités, ses états d’âme, ses divagations, ses complexités et ses éclats de rires.

Alors qu’il nous avait habitué à des mélodies sans paroles, il nous livre ici des textes lourds de sens (5 chansons sur 12 titres), chantés par Dominique A. ou Françoiz Breut, évoquant ça et là l’échec ou la solitude. La musique et les textes de L’Absente mettent le monde à nu, vident la réalité de ce qu’elle a de plus intime pour nous la livrer, à l’image de La Parade, chantée en anglais sur quelques notes de piano. Une chambre vide. Un lit. Personne n’est là, mis à part la voix qui chante sa solitude et sa nudité au milieu d’un univers désolé. Par moments, la pression monte et brouille les pistes en faisant grincer un violoncelle (Qu’en reste-t-il ?), mélange les émotions pour livrer leur somme en un tout. On reste là, perdus dans nous mêmes, peinant à cerner une beauté que l’on ressent mais qui reste blottie sous une orchestration impeccable, cachée derrière une composition dense qui mêle des états d’esprits, les imbrique les uns dans les autres sans qu’on puisse faire la part des choses. La beauté de la musique de Tiersen n’est pas évidente mais fuyante. On la sent sans la voir, on la perçoit sans la cerner vraiment. C’est peut-être ça « L’Absence », cette beauté conditionnelle qui ne se dévoile pas franchement, mais qui réclame une attention pour la saisir là où on l’attendait le moins.