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Le syndrome « équipe de France » fait des émules ! Huit ans après avoir été sacré champion du monde avec son premier album Enter the Wu Tang : 36 chambers, on disait le groupe sur les rotules, au bord de l’explosion, miné par les scandales et les frasques de ses individualités qu’un RZA-Lemerre dépassé n’arrivait plus à contrôler. Puis, cet été, on apprenait que le Wu-Tang récemment reformé effectuait une tournée underground américaine, et qu’un troisième album sortirait à la fin de l’année.

Ce qui frappe d’emblée à l’écoute de The W -après un Forever ambitieux mais en demi-teinte sorti en 97-, outre le flot des différents membres du collectif qui n’ont plus grand-chose à prouver, c’est la puissance évocatrice des instrumentaux, ce fameux son Wu-Tang imaginé par RZA, qui a révolutionné la production rap et dont l’influence se fait ressentir dans d’autres styles musicaux, notamment la house. RZA paraît ici clairement comme un véritable auteur, un artiste hanté par une vision de la soul music qui, à travers ses différents projets (l’album solo de son alter ego Bobby Digital ou la B.O. hallucinée de Ghost dog) façonne le futur de la musique noire américaine. Dans le spectre de la production rap, il se trouve à l’exact opposé de quelqu’un comme Puff Daddy, (très) habile faiseur dont le principal talent est d’arriver à capter l’air du temps (samples de rock par-ci, emprunt aux rythmes latinos par-là…). RZA, lui, sait où il va et comment emmener l’auditeur avec lui. Si l’introduction nous installe confortablement en terrain connu (samples de films de kung-fu, cordes lancinantes…), c’est pour mieux le miner par la suite. Qu’elles soient soul, reggae ou electro, les influences se mêlent et viennent enrichir le son Wu-Tang, RZA agissant à la manière d’un guerrier qui s’arme de nouvelles techniques et les adapte à son art martial, le rendant ainsi plus efficace. Les morceaux de bravoure s’enchaînent (le single Protect ya neck, classique mais imparable ou le diabolique Conditionner featuring un Snoop Dog qui n’a pas sonné aussi sexy depuis The Chronics) et on est impressionné par la densité des rythmes et la cohésion des sonorités. Le Wu-Tang se fend même avec Jah world d’un morceau reggae hybride où le chant de Junior Reid vient se poser sur un beat entêtant, lacéré par des coups de feu. Mais c’est avec Hollow bones, chronique d’une fusillade dans un ghetto, que le talent du Wu-Tang Clan prend toute son ampleur. Chef-d’oeuvre de soul hanté, il fait immédiatement penser à du Donni Hathaway, tant le désespoir est palpable et le lyrisme envoûtant.

On assiste donc ici au retour d’un hip-hop qui puise son inspiration dans le chaos originel du ghetto, d’où émerge un art à la fois brut et vivant en phase avec sa réalité sociale… Organique (« this is flesh against my hollow bones » chante une voix entêtante) et sensuel, The W n’est rien d’autre qu’un disque de soul profondément humain, bien plus convaincant qu’une new soul aseptisée… Avec le Wu-Tang Clan, RZA possède le médium idéal pour véhiculer sa vision de la musique noire du XXIe siècle. Et les revoilà, contre toute attente, à nouveau champions du monde, prêts à en découdre avec n’importe quelle formation sur le terrain de la rime et du rythme.