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Paris Dernière est avec Téléfoot mon émission de télévision préférée. La caméra subjective de Frédéric Taddeï, flânant dans le Paris nocturne, cosmopolite et décadent, est un moment de pure poésie urbaine, la poésie des gens et des attitudes, des lieux et des anecdotes, des rencontres et du désir. L’épicier arabe, la speakerine shampouinée, le DJ vieux beau, le supermodel vaniteux, le videur du Wax, la star montante ou le has-been en descente ont un égal droit de parole, et bénéficient d’un équanime respect de la part de l’intervieweur, un œil non discriminant qui dévoile sans impudeur des visages sans fards sous l’éclairage électrique et blafard des grands boulevards ou des petites rues anonymes. Il y a une démarche warholienne dans cette parole donnée à l’anodin, qui vaut tous les C’est mon choix du PAF, et qui, associée à cette thématique branchouille mondaine parisienne, nous donne l’impression d’être au plus près de la vie là où elle se passe vraiment : dans la rue.

Cette prise directe avec le quotidien, et cet intérêt porté à l’anodin et au superflu se retrouve dans la bande-son de ce « street movie » inconséquent, dans des intervalles en formes de travellings motorisés qui ponctuent l’émission, baignés de la sempiternelle lumière jaune des réverbères et accompagnés d’improbables reprises des Beatles par un groupe vénézuélien ou de versions sabotées des standards de la blaxploitation par d’obscurs groupes algérois. La mixité sous toutes ses formes (géographique, ethnique, musicale, visuelle) qui correspond au parti pris de la programmation musicale de Mme Béatrice Ardisson est le reflet hédoniste et rythmé du cosmopolitisme de la grande ville du xxe siècle. Le mélange des genres relevant de cet entre-deux singulier que constituent les fins de soirées parisiennes, entre le jour et son labeur et la nuit noire du profond sommeil.

Musique d’intervalle donc, musique de l’ambiguïté et de l’indéterminé, musique de passage (on aimerait bien convoquer Les Passages parisiens de Walter Benjamin pour définir ces impressions), comme vue à travers les bulles de champagne ou le rêve enfumé d’une back-room, la mémoire musicale collective nous jouant de ces tours ironiques nés de l’absorption de substances récréatives, mélangeant le classique et le mineur, le mainstream et le parfait underground, la surface et la profondeur, le vrai et le faux, La Musique de Paris Dernière est une musique de dormeur debout, entre la verticale et l’horizontale, c’est-à-dire diagonale. La diagonale qui sépare et réunit à la fois le rock’n’roll de Bill Haley et l’electro de Telex pour une reprise kraftwerkienne de Rock around the clock, la diagonale entre la bossa suave de Jobim et le trip-hop jazzifiant de Smoke City pour une version décalée de Aguas de Marça, la diagonale entre le Bowie 80’s et Uwe Schmidt 2001 (aka Lassigue Bendthaus, Atom Heart, Atom TM, etc.) pour une version electronica de Ashes to ashes, tordue, débreakée, traversée d’effets électroniques, mais toujours infiniment mélodieuse et écoutable à l’infini, toute La Musique de Paris Dernière oscille entre le jour et la nuit, le clair et l’obscur, le connu et le mystère. Entre autres exemples : There must be an angel de Eurythmics joué par le groupe de J-Pop Fantastic Plastic Machine, Happy together des Turtles interprété par les Leningrad Cowboys et une resucée des cœurs de l’Armée rouge, Norvegian Wood sitarisé par Corner Shop, une version salsa de Drive my car, etc.

Mélange des genres et mixité font donc de La Musique de Paris Dernière l’indispensable bande-son d’une virée en bagnole sur le boulevard des Maraîchers, comme ses compilations en vente sur RTL9 exclusivement destinées aux parcours autoroutiers (J.J. Cale, Dire Straits et Cie). Paris devient alors trajet, lieu de passage mnésique entre l’ancien et le nouveau, entre le classique et l’expérimental, entre l’ancien monde et la modernité. Cette compilation de reprises, qui sont autant de recréations originales, s’inscrira dans nos mémoires comme le parfait soundtracks de l’urbanité contemporaine.

A propos de la notion de reprise (ou de ce que vous voudrez), Béatrice Ardisson écrit, sur la très belle pochette du disque :

« La première fois, c’est émouvant.
C’est romantique.
Les fois suivantes, souvent, c’est mieux, parce que là, on sait exactement ce qu’on fait.
On recrée.
Quand on a du talent.
Justement… »