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4
sur 5

Combien d’anthologies décevantes pour une compilation réellement convaincante ? Cet art d’enfiler les perles -souvent transformé en ruse pour refiler sa verroterie- transforme souvent le compilateur en équilibriste qui s’avance sur un fil qui surplombe deux gouffres antagonistes. D’un côté, l’excès de cohérence engendre la monotonie et l’ennui, de l’autre, un éclectisme trop disparate entraîne contradictions et brouillage des informations.

Deux pièges que Dave Driesmans et Johan Loones du label (k-raa-k)3 ont réussi à éviter en dressant une cartographie de la famille éclatée de leurs artistes présents et futurs. A l’image de l’accordéon cartonné et multicolore qui en constitue l’emballage, ce disque dévoile une surprenante ligne d’horizon en se dépliant morceau par morceau et en négociant avec subtilité ses charnières et changements de cap. L’atmosphère dominante du disque est assez lourde et introspective, mais par l’enchaînement intelligent des morceaux -pour la plupart instrumentaux et non-narratifs- les deux têtes chercheuses du label gantois arrivent quand même à nous faire entrevoir une sorte de scénario fantomatique qui traverse le disque. Comme quelques gouttes de rosée sur un fil d’araignée, cette disposition des sons et des émotions sur la ligne du temps nous touche et titille notre imagination. Cette compilation propose -comme toutes les autres activités de (k-raa-k)- un véritable projet de cohabitation pour les musiques électroniques, électriques et acoustiques…

La compilation commence par le long Penumbral rover où le platiniste anglais Janek Schaeffer manipule les signaux à très basses fréquences d’une éclipse de soleil. Ce lever du jour sur un paysage brumeux se poursuit avec les bourdonnements de trois autres formations : les larsens en lévitation de Shifts, les pulsations crachotantes du Finlandais Es qui y incorpore une voix à la limite de l’aphonie et ramenée au rang de pure matière sonore et, surtout, le très touchant Automatica interrupted : the overlords keep on guessing de Toss. Ce morceau légèrement hésitant où le souffle et le silence ont l’air de compter autant que les notes (de piano jouet ou de guitare) acquiert la même force mystérieuse que certaines improvisations chancelantes de Lorren MazzaCane Connors.

Un premier rayon de soleil éclatant vient percer les branchages touffus de ce sous-bois pas franchement guilleret avec Inspectors are nice, meilleur morceau des Portables à ce jour. Etonnamment courte (2 minutes) par rapport aux standards auxquels le groupe post-rock de Wio, Köhn et Hans Olo nous avait habitué, cette chanson lente et introspective irradie par sa simplicité et sa lumineuse évidence mélodique. Plus loin sur le disque, Wio s’isole mais complexifie son dispositif pour I don’t really like pies. Chanson strip-tease, le troubadour brugeois y dénude petit à petit sa mélodie en la débarrassant des effets électroniques qui l’habillaient au début du morceau. Comme sur son album récent, Wio expérimente ainsi un aujourd’hui et un demain pour la pop lo-fi d’hier en proposant une contamination croisée de l’acoustique et de l’électronique.

Deux réussites totales ponctuent la partie du disque consacrée aux musiques électroniques. Avec Leitz (comme avec l’album Gravity = love), Ovil Bianca se profile comme un grand musicien électronique sentimental. Son morceau joue admirablement de la profondeur de champ et de la tension dialectique entre un avant-plan grésillant et suraigu et un arrière-plan chaud et émotif à la Gas. Les grillons ont écouté Mahler et le romantisme passe à la Moulinette. Etonnant transfert : les décélérateurs de disques Géographique, grands admirateurs de Wolfgang Voigt et remarqués pour une série de mémorables concerts lyrico-romantiques livrent, pour cette première trace discographique de leurs activités, une composition étonnamment abstraite et distanciée. Pic n’en est pas moins un somment dans le domaine de la richesse et de l’audace d’assemblage des matières sonores. Géographique aurait aisément pu se rebaptiser Microscopique pour cet écheveau de sons organiques où ils ont littéralement l’air de révéler à nos oreilles une forme de vie bactérienne inconnue qui hanterait les sillons rocailleux de nos vieux disques vinyle.

On l’aura compris, cette compilation est bien plus qu’une vitrine alléchante : c’est une cave au trésors qui tire sa richesse autant des pépites qu’elle renferme que des liens souvent impalpables qui se tissent entre celles-ci.