PARTAGER
5
sur 5

Au commencement était le Punk. Déflagration de guitares, de glaviots et de bière d’où jaillit vagissante la musique du futur. Musicalement régressif (The Who ‘66, The Stooges ‘69), subculturellement agressif, le Punk dynamita si fort l’Angleterre prog à cheveux longs qu’elle lui retomba sur la gueule pour l’ensevelir en quelques mois. Mais peu importe que 1977 n’ait duré qu’un an : le plus dur était fait. Les murs étaient tombés. Quelque chose de neuf allait pouvoir commencer. C’est un morceau de cette nouvelle histoire que raconte ce disque. L’histoire de jeunes gens modernes, aux cheveux courts, qui pensaient que James Brown et Sly & Robbie étaient blancs, anglais et chômeurs ; que les machines pouvaient suer et danser ; que le même soleil brillait au-dessus de Sheffield et de Kingston ; que, maintenant, on avait le droit de faire ce qu’on voulait. Alors ils firent du funk. Ils firent du funk comme Funkadelic faisait du rock, ou comme Afrika Bambaataa faisait de la musique électronique allemande, c’est-à-dire à leur manière. Et leur manière ne ressemblait à aucune autre.

Certains dansaient le poing levé, gauchistes sautillants jetant leurs slogans sur les dance-floors comme une liasse de tracts : la Bande des Quatre de Leeds (The Gang of Four) et son disco dissonant anti-récession To hell with poverty, ou le Pop Group de Mark Stewart, futur acolyte d’Adrian Sherwood d’On-U-Sound et parrain du Bristol Sound des années 90, qui enfermait Friedrich Nietzsche dans la chambre d’écho de Lee Perry pour un très Sandinistesque She is beyond good and evil. D’autres s’inventaient une enfance mekänik, branchés sur l’électricité de la Centrale (Kraftwerk) de Düsseldorf. A Sheffield, morne cité industrielle de seconde zone de l’Angleterre pourrissante d’avant Thatcher, quelques-uns se prenaient pour des machines et rêvaient au devenir-robot de la race humaine. Ainsi, The Human League, qui n’étaient pas encore passés des combinaisons zippées au pantalon à pinces de Don’t you want me baby, annonçaient dans les battements synthétiques à deux pounds de Being boiled ce que sera la décennie 1990 qui les oubliera pourtant sans pitié. Pas loin de là, dans la même ville, les Cabaret Voltaire construisaient un univers à la Burroughs, kaléidoscope paranoïaque dont ils faisaient des disques froids et syncopés. Au même moment, dans la région de Londres, This Heat s’essayait également au cut-up sonore (24-track loop), tandis que Throbbing Gristle recouvrait les années 1970 finissantes de son ombre menaçante de Velvet Underground synthétique.

Et puis il y avait ceux qui voulaient simplement danser. Frénétiquement, comme les Slits, pétroleuses du Punk première époque qui se muèrent en néo-primitives reggae, lorsque, bien trop tard, l’industrie du disque leur donna enfin l’occasion d’enregistrer (en 1979). Mécaniquement, comme A Certain Ratio, que l’on entend battre un breakbeat malingre mais efficace sur Shack up -reprise d’un petit classique Northern Soul-, improbable rencontre entre le pessimisme new-wave © Factory Records et l’hédonisme volontaire des soul-boys du Nord de l’Angleterre. Répétitivement, comme 23 Skidoo, dont les cascades de drums et d’effets inspirèrent secrètement plus d’un Andrew Weatherall. C’est tout cela que réunit ce disque, sur lequel ne jouent que des blancs (une première chez Soul Jazz). C’est que, pour une fois, « White Men Can Dance » !