Sans vouloir jouer au vieux con, le Pop In n’est plus ce qu’il était. Sauf à adopter une suédoise frangée, des bottes de minet, une casquette sur des cheveux huileux ou un épouvantable accent américain, bien difficile de ne pas se sentir dinosaure au Pop In quand on ne possède aucun de ces « accessoires » ou qu’on n’a plus 17 ans. Cela dit, on peut ne pas fréquenter la faune de ce bar du 11e arrondissement de Paris et trouver le disque Folks pop in at the waterhouse plutôt agréable. L’idée de la compilation d’artistes folk est pourtant en soi une curiosité. Car il faut bien planter le décor : sont ici réunies vingt individualités qui chantent l’un après l’autre leur vague à l’âme, leur mélancolie ou autres petites misères quotidiennes. Alors j’aimerais croire que la pochette, ridicule à souhait, flanquée d’un Laperruque geignard, se veut une manifestation de légèreté dans un projet finalement un poil trop sérieux. Mais la quasi-candeur du propos qui accompagne la publication de ce disque me fait penser tout le contraire.

Petit rappel : David-Ivar Herman Düne den storsta fransk-svensk grupp a orchestré au Pop In depuis 1998 une fois par semaine des sessions libres et gratuites, dites open mic. La liste des artistes (Jeff et Jack Lewis, Red, Diane Cluck, Kimya Dawson, Cerberus Shoal…) inconnus, connus ou depuis connus qui s’y sont produits est longue mais ciblée : en gros, tout ce qui tourne autour d’une famille musicale bizarrement étiquetée « antifolk ». Et c’est une partie des musiciens qui se sont (censément) produits dans le cadre de ces open mic que le nouveau label Waterhouse veut faire découvrir. Dernière précision : les morceaux, précise le communiqué de presse (sa lecture est un grand moment de bonheur), ont été enregistrés dans les « studios analogiques » du label.

Comme de bien entendu, le disque s’ouvre par une chanson de David Herman Düne, An Afternoon dance party, récit chagrin et délicieux d’une rencontre où le dérisoire le dispute aux questions qui font mal, et dont les images me viennent sous les coups de crayon d’un Jeffrey Brown. La compilation connaît bien d’autres points d’orgue entre les mains de noms familiers : Julie Doiron, Hitchcockgohome!, ainsi que deux garçons dont la discrétion peine à masquer l’évidence de leur talent : Pokett (pour une adaptation acoustique de son « tube » Train -un peu frustrant quand on connaît le champ de ses possibles) et Paloma dont le crépusculaire John Wood clôt sobrement le disque. Deux noms qu’on aimerait bien réentendre encore et encore font également leur apparition : My Broken Frame (aka Guillaume Léglise) dont le morceau I was there, le plus beau du disque à mon sens, reflète trop peu l’élégance britannique de l’écriture (Bill Fay, Nick Drake, Colin Blunstone) ainsi que Flowers From The Man Who Shot Your Cousin (très joli nom) dont Waterhouse publie concomitamment Hapless, le premier album.

Si la pochette de Hapless ressemble au montage de plusieurs artworks de Will Oldham (Black / Rich music, Joya, In my mind) et si le groupe navigue parfois (com)plaisamment entre Mojave 3 et Leonard Cohen (Girls), l’album parvient heureusement plus souvent à décoller pour se percher à des hauteurs où les mélodies arpégées touchent à une forme d’ascèse désarmante en même temps qu’à une simplicité abstraite : les notes s’y déversent par cascades d’accords d’un plateau à l’autre, fluides et rebondies, justes et immédiates. C’est alors que des morceaux comme I don’t love you anymore ou Running dry finissent par traduire l’idée de la folk song parfaite : fantasme d’un écosystème totalement autosuffisant qui contient en lui le monde dans toutes ses possibilités non déployées, on y cherche d’écoute en écoute tout ce que l’on veut y trouver, assuré qu’on le trouvera.

Jusque-là donc, largement de quoi se réjouir de ce jeune label. Sauf que ce n’est pas le Pop In qui fait l’artiste, comme l’idée même de cette compilation Folks pop in at the waterhouse peut parfois le laisser entendre. D’où sa qualité très inégale : le meilleur y côtoie l’anecdote sinon la camelote. J’écrivais plus haut « comme de bien entendu ». « Comme de bien entendu », oui, David ouvre le disque. Sa présence en tête de peloton va bien au-delà de la simple politesse : David incarne ici un Pygmalion, une figure tutélaire à peine dissimulée, et au travers lui, c’est un Oedipe gros comme le poing et pas résolu du tout avec l’oncle Sam qui s’étale sur une bonne moitié du disque. Pourquoi Folks pop in at the waterhouse serait-il un recueil plus sérieux qu’une anthologie d’Harry Smith ou un disque de chez Smithsonian qu’à aucun moment on ne peut qualifier de chiant ? Pas question de faire un procès d’intention à certains artistes de la compilation, mais je n’ai aucun doute sur l’origine de mes réticences : ce disque pose la question de la sincérité, et plus largement la question de l’acculturation, des modes de ré-appropriation d’un idiome appartenant à une culture étrangère -le folk dans le cas présent. Il y a toujours quelque chose de dérisoire dans le fait de chanter en anglais des mélopées sur Pigalle, de porter le poncho de Robbie Bãsho à Ménilmontant, de s’appeler CowBird et de pomper sans ciller des lignes entières de Blood red bird de Smog, ou de parler grands espaces appalachiens dans une cave du 11e. Plus sérieusement, l’expression d’un art si direct que le folk où une singularité s’adresse sans filet à la collectivité pour toucher parfois à une forme d’universalité, mérite mieux que des individus planqués derrière leurs modèles ou des phrases honteuses comme « à l’instar de Golden apples of the sun, la compilation folk de Devendra Banhart (…), Folks pop in at the waterhouse met en évidence » (un sacré déficit d’idées et d’identité). Foutez-lui la paix à ce garçon !

J’ai enfin été prié de taire la présence sur cette compilation de responsable de rubrique, Wilfried*. C’est dommage parce que son morceau compte au nombre de la dizaine de perles de ce disque : comme du John Lennon chantant My Mummy’s dead, c’est franchement émouvant.

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