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3
sur 5

L’an dernier, sur La Rambla barcelonaise, j’ai débusqué un joli magazine avec un chien aux yeux crevés en couverture et un CD spécial Anticon en bonus, lequel étalait avec classe le savoir faire de ces perché de Frisco. Mais les moines végétariens de l’étrange label sont restés bloqués, et la tracklist de ce sampler est exactement la même, à quelques sarcasmes près. Parfois l’orthographe change, seulement. Je dirais qu’ils abusent, même si la rondelle mixe un bon résumé du hip-hop foutu sorti des couloirs du label depuis sa création en 1998.

Depuis l’enregistrement de Why kneel… taste of the rain, opus unique de Deep Puddle Dynamics et point de départ d’une discographie broussailleuse, le label Anticon sert un hip-hop aux contours mal délimités, copule avec le post-rock ou l’electro et taille des textes aux formes inquiétantes qui lui ont valu toutes les étiquettes, du « rap de caucasien » aux faciles émo hip-hop, voire art-faggotry. C’est pourtant ce mélange d’introspection et de storytelling lunaire -parfois agaçant- qui fait d’Anticon une des meilleures idées surgie de l’univers rapologique de la fin des 90’s. Là ou la moitié du rap reste un exercice de style sur thème imposé, les Mcs d’Anticon dépassent en bloc egotrip et poésie masturbatoire pour tailler des hypertextes personnels dont cette compilation donne un aperçu pour le profane. Les autres feront l’impasse.

A peu près beatmaker du label, Odd Nosdam campe ici un Dj, mais l’artificier dextre de Clouddead fait finalement office de gnome usé derrière des platines cassées. Malgré lui, la tracklist enchaîne avec joie les psaumes downtempo d’Alias, l’ecclésiaste paumé d’Angel of solitude, le hip-hop myopathe de Themselves (Dark sky demo, Good people check remix), le magistral Crack pipes de Sage Francis ou les colères impulsives de Sole (Bottle of humans, Shoot the messenger). La musique est belle, brutale, cruelle et doucement délirante. Il y a quelque chose d’abîmé, de déséquilibré dans la musique d’Anticon, toujours. Quelques chose de méchamment enfantin. Sous les uppercuts textuels de Mcs qui passent du rire aux larmes, Alias, Sixtoo ou Jel, rongeurs lo-fi nourris de samples mal taillés et de loops arythmiques, fracturent leur hip-hop d’une dépression qu’on dirait séduisante. Le rap souffre entre les mâchoires du Pedestrian et exulte à travers les phases de Dose One, rejeton pittoresque d’une partouze entre beatniks et b-boys. Alias, lui, finira pendu.

Anticon avance ainsi tel un renard, rencarde le rock, la pop et l’electro, les kidnappe et les traîne dans des prés verts qu’il change en marécages. Il s’essaye à tous les styles, veut tout gober, tout entendre et tout jouer en même temps. Mais il casse tout dès qu’il y touche. Et sans le faire exprès. Pour de faux, même, cet imbécile veut juste jouer. Et si le rock n’est pas consentant, alors Why ?, enchanteur et producteur, le force en scratchant des hurlements de coq sur des rythmiques pop-rock (Darla). Why ? est sans doute dément, mais il veut bien faire. Il est, de tous ces cerveaux fracturés, celui qui digère le mieux les champignons. Plongez-vous dans la discographie de cette tribu de cinglés qui fument des herbes inconnues et trient les haricots à la main. Découpent des chats dans des magazines pour en faire des pochettes et décorent leur sapin de noël avec du caca. Des fous investis d’un souffle impénétrable qui agitent des spectres en papier pour effrayer les gens. Ou les enchanter comme ils peuvent, avec des machines cassées dont ils tirent des chansons parfaites.