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4
sur 5

Un placard bourré à craquer, des mélopées douces et vicieuses comme Frankenstein. Les jolis artistes Rob Mazurek et Didac P. Lagarriga ne manquent pas de mots et d’images surréelles en diable pour poser leur sound art délicat, et ça en dit long sur leur jolie singularité respective. Ça change des cracks codes obscurs et autres acronymes abscons qui recouvrent les affreuses pochettes des affreux disques du tout venant laptop. Autre certitude : on a affaire ici à des musiciens soucieux de proposer de la musicalité, et le moins qu’on puisse dire, c’est que leur arte povera numérique ne manque pas de chaleur. Au creux de l’hiver, leurs doux ressacs de notes, de déchets, de souffles et de réverbération font tout simplement merveille.

Un Caddie Renversé Dans l’Herbe, soit l’espagnol Didac Lagarrigan, est un projet que l’on qualifiera de minimal world, moins parce qu’il nous évoque de quelconques échos world music (il le fait pourtant) que parce qu’il donne effectivement l’impression de vivre dans un tout petit monde. A l’instar de la musique du quatrième monde élaborée par Jon Hassel et Brian Eno à la fin des seventies, c’est une musique pèlerine, qui aplatit les indices culturels et survole les territoires en filtrant les éléments traditionnels à travers le montage électronique. Sur ce deuxième album (après le charmant mais hésitant Some nenu song, autoproduit sur Ooze-Bap) en forme de coffre précieux, Lagarrigan joue donc kalimba, cloches, balaphon et mbira, qu’il caresse et tiraille avec la saine malhonnêteté de l’expérimentateur qui ne veut pas apprendre avec une méthode rose, et maltraite légèrement son jeu in vivo en appliquant les onguents d’un compresseur, la légère magie d’un delay résonnant, la nostalgie d’un craquement analogique, la séduction d’un micro qu’on effleure. Enivrant, répétitif, minimal, son art attachant ne s’enferme donc dans aucune esthétique précise ; il n’aime qu’à flirter avec l’abstraction et / ou les mélodies, toujours au moment où on s’y attend le moins (impossible de dire s’il fait des chansons ou de l’art sonore sacré, à la façon des maîtres des territoires concrets mais sérieux que sont Steve Roden, Ralf Wehowsky, John Hudak). A bomber le torse d’un kalimba avec un bleep étrange, ou à faire danser une valse à une fréquence de cloches en le mélangeant à un vieux disque rayé des années folles. Ses titres, en forme de pages web (www.afropop.org, www.gamelan.org, www.editions-harmattan.fr…) témoignent d’une naïveté globe-trotteuse digne des pires travellers aux cheveux gras, en même temps qu’ils nous renseignent sur l’essence d’une musique en point de croix, résolument à la croisée de beaucoup de chemins.

Pendant ce temps-là, à Chicago, la moitié de cerveau du passionnant Chicago Underground Duo, cornettiste émérite qu’on retrouve sur la quasi-totalité des grands disques de la constellation Tortoise / Jim O’Rourke, s’offre un skeud chez Mego, et un grand bol d’air frais apaisé sans son instrument fétiche. Et que trouve-t-on sur les deux très longs blocs de ce Sweet and vicious like Frankenstein, si ce n’est du free jazz ? Du free-son, indescriptible, rempli jusqu’aux quatre coins de la toile (Mazurek a, comme à chaque fois, peint la pochette), pleins de trous d’air et de bizarreries électroniques, analogiques, acoustiques, du bruit et des mélopées, qui a d’abord des airs de fourre-tout, et puis qui un beau jour se met à parler votre langue. Pourtant, impossible de décrypter comment Mazurek ordonne et fabrique ses phrases. Exemple avec le début de Body parts (Spectral white), première moitié du disque: d’abord un bloc de gens qui parlent, des pans de réalité entiers à peine re-filtrés pour faire joli, ensuite une boucle acide de moog comme à Detroit mais sans les rythmes. Puis de l’ambient sale et noisé de voix radio indéchiffrable, qui, à la neuvième minute, se mue en douce mélopée de rhodes, avant que tout ne se précipite vers le silence. Enfin, deux accords de toy piano, des bruits qui chantent, des cloches qui sautillent… On n’a même pas fait un tiers de la route, on a déjà fait le tour du monde. Avec l’aisance d’un sorcier, la décontraction d’un sportif de haut niveau, Mazurek enchaîne et assemble les éléments les plus disparates, mélange la nature et les effets, fait tout chanter de son plus beau jeu de performer. Ttout ça sans jamais toucher à son instrument.

Et hop, voilà comment deux vrais poètes font la leçon, sans effet de manche DSP, sans théorie macabre ni précept idiotique (minimalisme, maximalisme, gnagnagna), à tous les petits garçons sérieux à lunettes de la galaxie section ordinateurs portables, et les renvoie jouer avec leurs jouets onéreux. Sans faire de vague, ils signent les deux pépites électroniques de cet hiver, et nous remplissent les oreilles de leurs jolies perles soniques.