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sur 5

La Purpura de la Rosa (Le Pourpre de la rose), a été créé en 1701 au palais du vice-roi du Pérou. L’Espagne n’était déjà plus grande. La France régnait sur le monde, bercée par les machines du bon maître Lully. En guise de synopsis, il faut se munir de son petit bréviaire de la mythologie classique, revue et corrigée par les humanistes de la Renaissance. L’amour est au centre, les nymphes et figures allégoriques sur les côtés, les dieux au-dessus et en dessous. En somme, autant oublier l’histoire. En revanche, le texte et la musique méritent le détour, voire un long arrêt. Quelle chose étrange !

L’opéra espagnol se résume le plus souvent à la zarzuela, au vaudeville musical. Tandis que la tragédie lyrique parade en France, que l’opéra italien avance à grand pas vers le bel canto, Torrejon y Velasco, officier de Sa Majesté, tente l’improbable équilibre entre le premier baroque, ses récitatifs et le deuxième baroque avec ses arabesques vocales. La qualité poétique du texte prend alors toute son ampleur et se mue en théâtre et en fête de la musique. L’orchestre résonne de mille couleurs, cornets et vents de toutes sortes s’associant avec magie à un continuo dense et enchanteur.

S’agit-il d’un opéra « péruvien » ? Le lieu de composition justifierait cette appellation. Cependant, c’est bien plus à une certaine idée de la culture coloniale sud-américaine que tout cela fait songer. La Purpura de la rosa est indissociable de sa fonction : célébrer l’anniversaire d’un monarque espagnol. Torrejon y Velasco, en bon artiste de l’époque moderne, se met au service du politique, de la cause espagnole. Il ne s’agit donc pas de faire appel aux flûtes des Indiens des Andes, ni au folklore. Et pourtant, une atmosphère unique habite l’œuvre, à mi-chemin entre le populaire et l’aristocratique ; nous nous trouvons bien en présence du premier et du seul opéra latino-baroque. Connu des musicologues depuis plus d’une vingtaine d’années, on ne peut pas dire qu’il ait attiré les foules.

Gabriel Garrido s’est plongé en véritable musicien dans cette partition pour en exhaler le sens, la sensualité, la théâtralité. A n’en pas douter, l’interprétation a bénéficié des représentations qui se sont déroulées à Genève et Madrid dans une mise en scène aux teintes douces et merveilleuses. La réalisation musicale est tout simplement confondante. Le son des guitares et des tambourins nous emmène dans des paysages faits de montagnes d’or et de volcans. L’Ensemble Elyma semble posséder des richesses inépuisables. La direction de Garrido, souple et altière, doit y être pour quelque chose. Chaque inflexion de la ligne mélodique est rendue dans toute sa limpidité, sa rayonnante clarté. Tout est volubile, dansant, drôle et triste à la fois. Même s’il se perd un peu dans l’entrelacs des voix féminines, l’auditeur se laisse emporter par tant de beauté. Les voix sont peut-être inégales ? Isabel Monar et Graciela Odone dans les rôles respectifs de Venus et Adonis comblent pourtant par la rondeur et la chaleur de leur timbre. L’émotion affleure à chacune de leurs intonations. Qui a dit que la rose n’était pas la plus belle des fleurs ?

Isabel Monar (Venus), Graciela Oddone (Adonis), Cecilia Diaz (Marte), Isabel Alvarez (Amor), Alicia Borges (Belona), Madrigal des chœurs du Théâtre de la Zarzuela, Ensemble Elyma, Gabriel Garrido (direction et réalisation musicale)