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5
sur 5

A force de faire les malins avec le rock’n’roll, on en aurait presque oublié que malgré nos efforts très soutenus en matière d’autodestruction, nos effusions adolescentes d’hier pouvaient encore trouver une résonance dans les disques d’aujourd’hui. On plaint régulièrement les adolescents dont les tourments trouvent écho dans les geignardises de Radiohead, ou pire dans les étrons que ces salopards de Muse viennent déposer régulièrement aux portes de nos cités. On plaint surtout ceux qui, adolescents attardés ou non, passeront à côté de ce disque immense qu’est le deuxième album de The National.

Adolescents, nous écoutions principalement de la new-wave anglaise, ce qui à quelques notables exceptions prés ne nous rend pas forcément nostalgiques. Il est un groupe ordinaire qui, et quitte à aggraver mon cas de trentenaire rétrograde auprès de mademoiselle Colin des Inrocks (auteur d’un récent et fort discutable panégyrique des new-yorkais), a récolté l’indulgence de la critique et quelques petites culottes à l’hygiène incertaine, malgré un sex-appeal proche de la boulette d’Avesnes : Interpol. Pardonne mais n’oublie jamais. Disons pour faire court que The National est tout ce qu’Interpol ne sera jamais.

Ceux qui ont vu The National en concert en novembre 2002 à La Guinguette Pirate (Paris) peuvent en témoigner : ce groupe brûle d’une classe effarante et ce Sad songs for dirty lovers en est une preuve supplémentaire. Alors que le premier album de ces expatriés de l’Ohio vers New York dispensait un charme un peu terne et désuet sur la longueur, celui-ci agit de suite et s’impose dès la première écoute comme un grand disque. Il faut dire qu’après un Cardinal song introductif en forme de plainte à la construction inédite, Slipping husband cartonne immédiatement en tube indansable de l’année. Je vous le confirme par écrit : Slipping husband peut s’écouter plus de cent fois sans lasser. Comme un 45 tours. Le morceau le plus improbablement tubesque depuis Shine on (House Of Love-Creation Records, fin du siècle dernier), qu’il rappelle toute honte bue. Il y en a un autre, de tube : Available, encore plus régressif en septième position, un morceau qu’on dirait tout droit sorti du grenier du collège, un morceau qu’on étriperait de prime abord car il rappelle d’insupportables merdes (U2, The Mission, toujours pas sortis du grenier), mais qui s’en sort miraculeusement la tête haute (Psychedelic Furs, Joy Division, The Sound, la grosse classe). Ces deux titres toxiques font tout d’abord un peu d’ombre au reste du disque, à son élégance naturelle, mais au final s’y intègrent sans problème.

Tordons tout de suite le cou à la rumeur : The National n’est pas un groupe Goth de seconde main mais bien un groupe pour les gens dont la culture musicale ne s’arrête pas au six dernier mois. Il ressemble d’ailleurs à un groupe que nous gardions assez égoïstement planqué dans nos cahier de lycéens, dont les anciens nous avaient filés le plan en douce. Ecouter Certain General faisait alors partie des choses qui vous distinguait du fan de Cure lambda et séparait les amateurs de ceux qui prendraient un jour les armes, plume ou guitare, voire pour les plus irrécupérables, les deux. Que Bayon se penche à l’envi sur le cas de ce groupe n’est donc pas un hasard, le symptôme de la new-wave américaine reprend logiquement ici son cours. Que le lycéen qui tombe aujourd’hui sur Sad songs for dirty lovers se méfie, il aura ensuite du mal à ne pas s’énerver avec ses petits camarades scotchés sur Placebo.

The National, même s’ils n’utilisent pas tout à fait la même palette de couleurs (le brou de noix est ici plus lumineux mais pas exempt de taches de tomatine), serait des descendants des Tindersticks et dans la mesure où la déconfiture émotionnelle y est mentionnée sans faux-semblants, d’Arab Strap. On leur souhaite la même attention même si, au vu d’une richesse potentielle beaucoup plus complexe que ces tuteurs par défaut, on peut prédire que les choses ne seront pas si simples.