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sur 5

« One night with you / Blue Moon of Illinois ». En sept albums, tous signés sur Secretly Canadian Records, et une multitude de participations, de splits-EPs, d’éditions limitées espagnoles ou italiennes, Jason Molina s’obstine à se faire appeler « Songs: Ohia ». Ce qui lui vaut d’être l’un des songwriters de l’indie-rock dont le nom est le plus écorché dans les bouches, les articles et les intercalaires des bons disquaires. Comme son mystérieux nom, sa musique et ses chansons, sa démarche singulière sont souvent déformées, mal comprises, et finalement rangées dans le bon vieux gros sac de la musique « alt-country », où règnent son ami Will Oldham et tout Drag City. Aujourd’hui, sort Didn’t it rain, nouvel opus du hurleur de Chicago, sommet sans égal pour l’heure d’une recherche très personnelle sur la structure et l’expression de la chanson Folk Rock.

D’entrée de jeu, le son d’une guitare acoustique résonne dans une pièce qui semble immense, et les timides accords majeurs évoquent Love me tender d’Elvis Presley, ou Thrasher de Neil Young. Mais entre Tupelo et Vancouver, il y a Chicago. « If you see that golden light… let it shine… let it burn thru U… if it’s the light of truth… they think you have it they’re gonna beat it out of you… you’ve gotta watch your own back » : Jason chante aussi fort que lorsqu’on le voit sur une petite scène, et que tout le monde se tait, bouche ouverte, cheveux dressés, et se demande si ce petit gosse échappé du grade-school d’en face est bien Songs : Ohia. Sa voix toujours merveilleuse, véritablement unique dans la puissance mêlée de douloureuses brisures, est ici si bien servie par la prise de son, chaleureuse, ample, certainement sous le toit d’une grange, qu’elle semble encore plus belle que d’habitude. S’ensuit d’ailleurs un subtil hommage au gourou Chicagoan du « son de pièce », Steve Albini (Shellac, Nirvana, Palace) avec Steve Albini’s blues. Jason, prolifique comme un Dylan sous acide, a d’ailleurs quelques albums en stock enregistrés avec le maître (pas de sortie prévue).

Songs : Ohia assume désormais complètement un élément personnel de son travail, expérience devinée d’abord et ici totalement évidente : Jason Molina improvise ses chansons. A partir d’une ou deux phrases ou peut-être d’une image écrite, il lance le magnétophone et se jette à l’eau, avec à l’arrivée des chansons terrifiantes qui vallent bien le travail d’un an d’acharnement du grand Nick Cave. Ring the bell se permet le luxe de rappeler le monument de poésie du sus-nommé, And the ass saw the angel, et Molina crie sur des percussions, une basse-violoncelle et un banjo : « Help does not just walk up to you… I could have told you that… I’m not an Idiot. Doubletimes our singing… I hear the wale of the choir thru the fall ». Jason Molina est un troubadour génial.

Une dernière référence au Helpless de Neil Young dans Blue Chicago Moon, comme s’il était encore nécessaire de rappeler l’amour monstrueux que tout l’indie-rock porte au demi-dieu canadien, clôt un album fantastique. Didn’t it rain est certainement un le plus bel enregistrement de Jason Molina. Une merveille de l’indie-rock, bien éloignée loin des normes FM.