La complexité dans le rock se porte bien. En témoignent le math rock névrosé de Battles, le freak folk échevelé d’Animal Collective, et surtout l’« avant-rock » d’une pléiade de nouveaux groupes (Pattern Is Movement, Capillary Action, Hi Red Center, pour n’en citer que quelques un) qui reprennent à leur compte les principes posés par le rock progressif de King Crimson à la fin des années 60 (virtuosité du jeu, enchevêtrement des structures, contraste des ambiances, propension à empiler des significations musicales a priori incompatibles et sens certain de l’esbroufe). Ce qui distingue ces nouveaux groupes de leurs illustres aînés ? Une recherche constante et paradoxale de spontanéité. C’est ce que démontre exemplairement Money, troisième album studio de Skeletons.

Côté complexité, les quatre new-yorkais rendent clairement hommage à leurs aînés, convoquant tout comme eux nombre d’idiomes musicaux exotiques (gammes arabisantes avec Ripper a.k.a. the pillows, guitares andalouses avec Eleven (it’ll rain!), rythmes afro-caribéens avec Dripper), et les intégrant à des compositions dont l’instrumentation est riche (cuivres, cordes) et les arrangements denses, bien que non dénués d’humour (quelques électroniques, flottant ici et là, viennent ponctuer de manière inattendue les phrases des autres instruments). Pour contrebalancer ce que ces compositions ciselés pourraient avoir de figé, la spontanéité est encouragée par un processus d’enregistrement spécialement choisi, le live en studio. Enregistré, selon les membres du combo, « dans des salles de bal hantées, au cours de nuits glaciales, alors que le studio était en feu », Money recèle de longs passages d’improvisation collective (cf. notamment Booom! Money!, pièce centrale de l’album), où les structures patiemment élaborées sont progressivement déconstruites, laissant place à une jam aux accents de rite chamanique à la Sunburned Hand Of the Man.

L’unité de l’album et son originalité reposent en dernière instance sur la voix de Matt Mehlan, instigateur du projet. Chaque pièce est surmontée de mélodies éthérées, fredonnées d’un timbre brisé, parfois hésitant, qui confère fragilité et légèreté à des arrangements qui pourraient parfois devenir indigestes. Money est ainsi un album profondément urbain. À l’image de New York, où il a été conçu et réalisé, il est tout en prodigalité, mais aussi tout en vulnérabilité. Tendu, inquiet, presque anxieux (Unrelentinglessness), il prouve que les Skeletons, loins d’être hâbleurs, sont à l’écoute, tendus vers l’autre. Aux antipodes d’un rock confortable et conformiste : dérangeants et inclassables.

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