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5
sur 5

Quand la musique est aussi forte que cela, on ne peut que s’incliner. N’ayons pas peur des mots, le disque que Simon Goubert et ses acolytes viennent de commettre est un petit bijou, et en guise de pierres noires c’est de diamants qu’ils nous couvrent. D’emblée on pénètre dans un univers de sophistication et de puissance maîtrisée avec The Wind will come, où la combinaison gagnante piano/basse/batterie/soprano évoque le meilleur de Coltrane. On vole très haut sans jamais retomber. Goubert fait sonner son quintette comme un big band, à l’instar de Mingus qui savait travestir un grand ensemble en délicat quintette. Utilisant avec pertinence la sonorité ample de la grosse caisse, il laisse Fickelson marteler son piano d’accords telluriques tandis que David Sauzay explore la rondeur allègre de son ténor. Le son (presque) unidirectionnel rappelle la dynamique des enregistrements mono des grandes années, ajoutant encore à la magie ambiante.

Il n’est pas ici question de recherche avant-gardiste et d’innovation à tout prix, mais de jouer le mieux possible sans avoir peur de l’émotion, un paramètre que trop de jazzmen actuels semblent oublier. Loin d’un pathos facile, cette émotion est palpable sur les compositions de Goubert, et on imagine volontiers l’enregistrement passé les yeux fermés pour gagner en intensité. Mais au moment où la mécanique est bien huilée, la fine équipe sait pimenter sa partition et choisir des chemins de traverse. Sur Le Phare des pierres noires, le tempo se dérègle comme une vieille machine qui déraille et s’emballe progressivement. Lors de ce périlleux périple de près de douze minutes, les musiciens s’enivrent et titubent lentement avant de sombrer dans un delirium tremens sans retour.

La maestria du groupe s’affiche encore sur Cinq minutes plus tard, qui s’ouvre sur un duo batterie/alto pour s’abandonner au drive le plus pur, à une pulsation cardiaque aux accents Parkeriens disposés ça et là. L’ombre de McCoy Tyner flotte sur For a new « K » et Fickelson et Persiani ne peuvent s’empêcher de citer à demi-mots le sublime Contemplation du pianiste de Trane, démêlant un ruban onirique qui tour à tour s’enchevêtre, se délie, puis se renoue pour notre plus grand bonheur.

Simon Goubert roule, claque et tonne à la batterie mais nous fait aussi découvrir une face cachée de sa personnalité : le goût du piano. Si sur Organum I il se contente d’une petite ritournelle qui devient insidieusement obsédante, avec Campanella (où il joue seul), il nous prouve qu’il n’a pas à rougir lorsqu’il s’installe derrière un clavier.
En compagnie d’une équipe de passionnés, Simon Goubert nous offre un album envoûtant d’une sincérité et d’une poésie brûlantes, qui prend autant aux tripes qu’aux oreilles.

Jean-Michel Couchet (ss, as), David Sauzay (ss, ts), Laurent Fickelson (p), Stéphane Persiani (b), Simon Goubert (dms, Fender Rhodes, p)
Enregistré les 3 et 11 août 1998