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« Cette histoire de meilleur groupe de rock du monde, c’est de la foutaise. Un soir, dans un bar, un groupe est le meilleur sur cette fichue planète. Le soir d’après, les Rolling Stones, dans un stade, reprennent le titre. C’est comme ça. »
Keith Richards

Le samedi 14 octobre 2000, il fallait se fendre d’un billet vers Vérone (Italie), cité célèbre pour ses filles draguant depuis les balcons, pour espérer voir le meilleur groupe de rock du monde d’un soir. Train de nuit, cabine avec couchette unique, première halte à Milan puis correspondance pour Vérone. Juste le temps de sauter du train pour trouver l’Interzona Club, un ancien entrepôt frigorifique aménagé en salle de concert. Plusieurs fans français venus de Lyon discutent avec le batteur et le guitariste. Tim Midgett, bassiste et chanteur sidérant, reste introuvable jusqu’au premier morceau, Garden city blues, extrait de l’album In the West.

Sur scène, la batterie n’est pas placée en retrait mais encadrée par la basse et la guitare. Les trois hommes jouent alignés, de front comme une armée antique. La musique est directe et simple, une véritable anomalie en ces temps où Neu s’est forgé un statut de référence. Andy Cohen joue de la guitare sans effets, une Fender Stratocaster directement reliée à un ampli Marshall. De temps à autre, il amorce une pédale de distorsion. Tim Midgett passe d’une étonnante basse rectangulaire à une guitare. Là encore, distorsion naturelle le plus souvent, pas d’esbroufe inutile. Michael Dahlquist pourrait, à lui seul, symboliser la musique de Silkworm. Il cogne sa batterie minimaliste sans le moindre répit, mutile les peaux, explose au moins six paires de baguettes. Son jeu s’avère fantastiquement énergique, à la fois lourd et swing. Sans doute le meilleur héritier de John Bonham, l’Obélix de Led Zeppelin. Sur Eff, Dahlquist taille une baguette dès le premier coup de grosse caisse. Ce genre de détail rembourse tous les billets de train du monde. Silkworm pioche largement dans les albums Firewater (énormes versions de Tarnished angels et Drink), Blueblood (I must prepare de haute volée) et Lifestyle (dantesque Contempt et son orgue subtil). Ils atteignent une cohésion stupéfiante sur Don’t make plans this friday, tempo lourd comme les reproches d’une ex. A cet instant, ils jouent dans la même cour que le Crazy Horse. Le trio évite en revanche soigneusement Developer, grandiose œuvre au noir, lien unique entre Shellac et Neil Young. Quelle malédiction peut donc bien peser sur ce disque au point de refuser d’en interpréter le moindre titre. Une simple version de Ice station Zebra et son riff stonien aurait pu soulever l’Italie. Coincé au bar, Tim Midgett n’élucidera pas cette énigme. Il s’inquiète : « Ca vous a plu ? Ca valait le coup de venir de Paris ? » Ca valait le coup de venir d’Alaska en vélo. Immense concert de rock.