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4
sur 5

« Si vous étiez venus pour nous voir à un moment ou à un autre durant la dernière année et demi, quelque chose que vous auriez entendu, ou plutôt senti, est sur ce disque », explique le trompettiste Steve Bernstein à propos de Dime grind palace : un album qui ressemble au bilan sonore de 18 mois de scène au cours desquels, après s’être attaqué notamment à Duke Ellington et John Barry (Sex Mob does Bond), Sex Mob a renouvelé son répertoire. Au menu : des chansons de George Harrison, des compositions originales, des valses poussiéreuses réveillées au Viagra (avec, ce n’est pas une blague, un « Beau Danube Bleu » qui fait ici office de morceau caché) et, last but not least, des rencontres au sommet avec le tromboniste Roswell Rudd, idole vivante de Bernstein et guest star royale de cet album qui s’impose comme le plus jouissif d’un jazz-band en pleine possession de ses moyens, c’est-à-dire de sa roborative loufoquerie.

Entre les relectures gaguesques d’un Lester Bowie, les fantaisies très cartoon d’un John Zorn, l’intelligence décalée des Lounge Lizards et la finesse d’une Carla Bley, Bernstein et ses acolytes (Briggan Krauss, saxophone ; Tony Scherr, basse ; Kenny Wollesen, batterie) inventent une musique à la fois festive et rigoureuse, potache et intello, évidente (un groove imparable, des enchaînements jubilatoires) et sophistiquée (des références, des citations, des recherches permanentes sur les effets, le son, le montage, les transitions). Ca ressemble tantôt à un brass-band néo-orléanais pétant le feu, tantôt à un groupe de free jazz génialement incompréhensible, tantôt à une solide équipe de bidouilleurs hip-hop épaulés par un bassiste électrique à la moelle épinière en forme de métronome : Sex Mob joue avec les greffons comme Frankenstein avec ses bouts de corps et invente un hybride décapant marqué par la subtilité des arrangements (un vrai sens des couleurs sonores) et la joyeuse énergie des solistes. Tout le quartier s’est au demeurant invité au Palace pour finir les peintures, du légendaire Roswell Rudd au guitariste David Tronzo en passant par le mandoliniste John Kruth ou le tubiste Marcus Rojas. Et les histrions décalés de Sex Mob, ainsi entourés, de signer leur disque le plus réussi. C’est ultramoderne et hyperréférentiel, excentrique et érudit, expérimental et grand public. « J’ai voulu faire un disque pour l’esprit », précise Bernstein. Il ne nous en voudra pas si on remarque que le corps apprécie aussi.